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Jacques contre Chirac

08/11/2019

La mort de l’ancien président de la République Jacques Chirac, le 26 septembre dernier, a été l’occasion d’un véritable moment de communion nationale. Les responsables politiques de tous bords se sont joints au peuple français, le temps d’une semaine, pour célébrer la mort d’un exceptionnel serviteur de l’Etat. Des messages de condoléances ont afflué du monde entier, de la part des plus grands chefs d’Etat, de Vladimir Poutine à Angela Merkel.

 

Tous ont salué un parcours hors du commun. Pourtant, bien peu nombreux sont ceux qui connaissent vraiment l’ancien président. Paradoxalement, si tout le monde sait le parcours qui est le sien, Jacques Chirac est un mystère. Entre construction d’une mémoire officielle et tentative de compréhension de l’inconstance du personnage, l’occasion est parfaite pour essayer d’appréhender le véritable Jacques Chirac.

 

 

 

 

 

 

Chacun son président

 

 

 

Jacques Chirac s’inscrit dans le panthéon de ces rares personnalités dont la vie fut si riche qu’elle connut plusieurs existences. Né en 1932 à Paris, fils unique, enfant d’un père autoritaire, c’est un élève dissipé et rebelle. Il fait ses études sur les bancs de Sciences Po, puis à l’ENA. Il épouse Bernadette Chodron de Courcel en 1956. Sa belle-famille a beaucoup de mal à accepter le jeune énarque, elle qui s’inscrit dans la bourgeoisie parisienne, anoblie sous le Second Empire, et lui qui est issu d’une famille d’anciens métayers. Toutefois, cela n’arrête pas la marche en avant du jeune Jacques, qui entre au cabinet de Georges Pompidou, et se démarque très vite par sa stature et son énergie exceptionnelle. En 1967, il devient député de la Corrèze et obtient son premier mandat politique. Il fait son entrée au gouvernement Pompidou quelques jours plus tard en devenant Secrétaire d’Etat aux Problèmes de l’emploi. C’est le début d’un parcours hors du commun : 5 fois ministre, 2 fois Premier ministre (1974-1976, 1986-1988), Maire de Paris pendant 18 ans, député français et européen à d’innombrables reprises, Président du Conseil général de Corrèze, et enfin Président de la République pendant 12 ans. Acteur de nombreux événements historiques, à la fois sur le plan national ou international, l’image qu’il reste de lui est celle d’un exceptionnel serviteur de l’Etat.

 

En 40 ans de mandats politiques, Jacques Chirac a tout connu. Le terme d’ « aventurier du pouvoir » lui sied parfaitement, lui qui a occupé tous les grandes postes de la République. Tour à tour aimé et détesté des Français, lâché et lâcheur, tueur et faiseur de carrière, il a attisé les passions comme peu d’autres avant lui.

 

 

 

 

Les hommages unanimes qui lui sont rendus aujourd’hui s’apparentent donc, d’une certaine manière, au registre de la comédie humaine. Après avoir tant clivé, la mort a habillé Jacques Chirac des habits de la respectabilité, légitime, mais aussi du culte irrationnel. C’est ainsi que dans tous médias et de la bouche de la quasi-totalité du personnel médiatique, depuis plusieurs semaines, des valeurs et des qualificatifs sont prêtés à l’ancien président de la République, au mépris des faits historiques. Au premier rang d’entre eux, l’affirmation selon laquelle « Jacques Chirac a toujours été un rempart face à l’extrême-droite ». C’est avoir la mémoire courte, car s’il s’est bien posé en leader du front républicain face à Jean-Marie Le Pen en 2002, c’est oublier qu’il a rencontré le leader du Front National à 2 reprises lors de l’entre-deux-tours de la campagne présidentielle de 1988, afin de négocier un accord électoral.

 

Dans un registre différent, ses proches le décrivent comme profondément « attaché à la Corrèze ». S’il y a probablement une part de vérité ici, du fait des racines corréziennes de sa famille, la rigueur oblige à rappeler que Jacques Chirac est né à Paris, y a grandi, y est mort. Il en fut le maire pendant 18 ans, et a choisi de se faire enterrer au cimetière du Montparnasse, dans le 14ème arrondissement. La Corrèze n’a jamais été pour lui qu’un fief électoral, qu’il s’est d’ailleurs empressé de quitter pour la capitale dès qu’il en a eu l’occasion.

 

Enfin, la doxa voudrait voir en l’ancien président un homme « humaniste », « ouvert aux cultures primitives », et préoccupé par « l’enjeu écologique ». Ces qualificatifs post-mortem relèvent du mythe politique, voire de l’anachronisme, car c’est bien lui et pas un autre qui a ordonné la relance des essais nucléaires en Polynésie française en 1995. C’est aussi lui et pas un autre qui s’est construit politiquement sur les questions identitaires, raciales et souverainistes, quitte à enchaîner les polémiques et les dérapages dans le débat public.

 

Finalement, ces éléments tendent à laisser penser qu’une mémoire officielle est en train de se construire autour de Jacques Chirac, donnant encore une fois raison à la célèbre phrase de Benjamin Constant : « La reconnaissance a la mémoire courte ». Si l’ancien président mérite respect, hommages et dignité républicaine pour son parcours exceptionnel, rien ne justifie de bâtir un mythe autour de sa personne.

 

 

Jacques fuit-il Chirac ?

 

 

Toutefois, ce phénomène met en exergue la complexité du personnage. Ses multiples visages font de lui une énigme. Si, paradoxalement, son parcours politique est connu de tous, personne ne sait vraiment qui il est. Et il n’est pas certain que lui-même le sache.

 

Avant d’être le sulfureux polémiste que l’on connaît, Éric Zemmour était un brillant journaliste politique au Figaro, auteur d’un livre reconnu sur l’ancien président : L’homme qui ne s’aimait pas (2002). Dans ce portrait psychologique, Jacques Chirac est présenté comme un homme qui passe son temps à se fuir. La politique est pour lui un échappatoire : il ne s’aime pas et est hanté par l’idée de se retrouver face à lui-même : « La politique a été pour lui un hasard et une nécessité, un mode de vie pour mettre à distance la vraie vie, un moyen commode de courir pour mieux se fuir, une manière festive de croquer l'existence avec ses grandes dents de loup […] ».

Les hommes politiques les plus illustres ont tous un moteur qui leur donne l’énergie et la résilience nécessaire pour avancer : pour Sarkozy c’est le besoin profond de reconnaissance, pour Mitterrand, c’est l’obsession de la mort et la hantise de la place laissée dans l’histoire, et bien pour Chirac, c’est la nécessité de se fuir et de fuir une existence qu’il n’aime pas.

 

Chirac, c’est aussi l’archétype du mâle dominant. Le premier de cordée qui n’a aucun scrupule à tuer et trahir politiquement. C’est l’homme qui trompe sa femme à d’innombrables reprises, qui cultive des maîtresses, sans se soucier de la souffrance qu’il peut causer autour de lui. C’est un séducteur viril, un cynique total, qui ne s’embarrasse pas des émotions, des remords et des regrets. C’est un jouisseur. Il trouve dans la politique un moyen de vivre sa vie plus intensément, et cultive les passions :  pouvoir, amour, frustration et triomphe. Par là-même, c’est un caractère inouï, doué d’une résilience à nulle autre pareille, et capable de manier le mensonge et la vérité avec la même dextérité. La tromperie est sa meilleure arme pour triompher de ses rivaux.

 

 

 

 

Enfin, on ne comprend rien au personnage si on ne comprend pas que Chirac, c’est avant tout une ambition. C’est sûrement l’aspect le plus fondamental de sa personnalité. Chirac est l’archétype du Rastignac de Balzac, c’est Rastignac : le petit bourgeois frustré, arrière-petit-fils de paysans corréziens, qui monte à Paris, tentant tant bien que mal d’échapper à sa condition et de se créer un destin pour être admiré de tous. Au mépris de l’honnêteté et de la droiture, Chirac n’a pas de plus grande constance que celle de servir ses intérêts. Chirac, comme Rastignac, n’a pas particulièrement d’argent ni de rang social élevé, mais il a pour lui son intelligence, sa ruse, et son énergie. Tous les aspects de la vie de l’ancien président sont des éléments mis à disposition de son ambition. Y compris son mariage, qui fût un mariage de raison plus que d’amour : Chirac n’a pas de sentiments particuliers pour Bernadette Chodron de Courcel, d’ailleurs il confesse plusieurs fois qu’il en aimait une autre à Sciences Po, mais il choisit la première car issue d’un rang social prestigieux et d’une famille célèbre. Il fait passer son ambition avant toute chose, y compris sur ses sentiments personnels : la façon dont il trahit ses maîtres, ses pairs et ses idées ne traduit rien d’autre que la volonté de se créer un destin pour lui-même. Chirac est à la vie sociale française ce qu’Eugène de Rastignac est dans la Comédie humaine, la géniale œuvre de Balzac : un jeune loup ambitieux prêt à tout pour réussir, mais qui révèle, au fond, un mal-être évident.

 

L’ambition de Chirac est la clé de lecture de sa vie extrêmement riche. Elle explique ses revirements idéologiques à 180 degrés, ses multiples traîtrises, son énergie exceptionnelle consacrée à la conquête du pouvoir. Enfin, elle met en lumière l’affrontement intérieur perpétuel entre d’un côté le jeune Jacques, loup ambitieux, doué d’une énergie hors-norme, jouisseur et mâle dominant, qui voit dans les idées de droite une manière de conquérir le pouvoir, et d’un autre côté le vieux Chirac, plus probablement radical-socialiste, esprit brillant, qui se fuit et ne s’aime pas, n’a pas d’amis, et a quelque chose de malheureux.

 

 

 

 

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