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C'est pourquoi Contraste propose, dans sa section "le débat", deux tribunes opposées sur des sujets clivants.

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Contraste reposant sur une participation bénévole de ses rédacteurs, nous cherchons activement des étudiants, voire des lycéens, désireux de participer à cette initiative citoyenne. 

Patrick Buisson ou la cause du peuple

01/09/2019

Au lendemain des élections européennes 2019, un homme, que l’on croyait condamné à la marginalisation, refait progressivement son apparition dans le milieu politico-médiatique. Celui-ci n’est autre que Patrick Buisson, l’ancien conseiller de l’ombre de Nicolas Sarkozy, de 2005 à 2012. Historien, politologue et journaliste, l’ancien « gourou de la droite », successivement conseiller de Jean-Marie Le Pen, Philippe de Villiers, François Bayrou, et donc de Sarkozy, donne l’impression de jouer ses dernières cartes politiques, à 70 ans.

 

A la fois fin connaisseur des coulisses du pouvoir, intellectuel brillant, analyste rigoureux d’une époque en mutation, il n’est pas meilleure occasion pour revenir sur la pensée et les principales thèses conservatrices de Patrick Buisson. Que ce soit sur la démocratie, le capitalisme, la perte du lien communautaire ou la désagrégation sociale, les analyses de ce dernier constituent des éléments de réflexion importants pour la compréhension des changements politiques auxquels nous assistons.

 

Liste non-exhaustive de ses principales thèses, issues pour la plupart de son essai majeur ; La cause du peuple (2016)

 

 

 

 

 

 

Critique des travaux de René Rémond

 

 

Patrick Buisson a beaucoup travaillé sur l’histoire des droites. Il est un critique de l’ouvrage Les droites en France de René Rémond, et considère que ce dernier s’est « complètement trompé » dans sa typologie. Selon lui, la droite orléaniste et la droite bonapartise ne sont pas ontologiquement de droite ; ce sont des droite situationnelles.  L’une est issue du libéralisme historique, l’autre vient de la tradition jacobine de la gauche centralisatrice, patriote et révolutionnaire. Seul le légitimisme est ontologiquement de droite. Par ailleurs, il établit une quatrième droite, que n’avait pas vu René Rémond, celle de la synthèse entre le conservatisme et le libéralisme. Cependant, il la pense idéologiquement incohérente et électoralement très faible. Buisson milite donc pour un retour du légitimisme comme idéologie de la droite, et ainsi pour un changement de paradigme culturel, aujourd’hui sous l’emprise du progressisme.

 

 

La désagrégation sociale et la nécessaire refondation communautaire

 

 

Pour Patrick Buisson, il est urgent de ré-enraciner l’homme, que ce soit dans l’imaginaire national ou dans des structures holistiques. Le triomphe de l’individu sur la société est visible aujourd’hui, et nous sommes en train d’en recueillir les fruits amers. La crise des Gilets jaunes est l’événement le plus symptomatique de la désagrégation sociale que traverse le peuple : c’est l’avant-garde de la demande de refondation démocratique et communautaire. Elle est l’aboutissement d’une « profonde rupture anthropologique, celle du passage du sujet métaphysique à l’individu narcissique, tombé de l’âge religieux dans l’âge thérapeutique ». Les effets conjugués du marché et de l’Etat-providence depuis 1945 ont coupé l’individu des collectivités humaines et de ses attaches familiales et communautaires : tout ce qui était autrefois dispensé à titre de gratuité par l’immense réseau d’entraide que formaient les solidarités organiques, les ancrages du lieu, les liens du sang et les affinités électives ont été transformé en prestation (Etat-providence) et services marchands (marché). Cet isolement de l’individu, ramené à un seul rang d’atome interchangeable, a été amplifié par la promotion de l’individualisme contre toute forme de holisme menée par les pouvoirs publiques. Les mal-dénommés « avancés sociétales » (autorisation du divorce, mariage pour tous, …) ont eu pour conséquence de détruire tout ce qui fondait les structures d’enracinement et d’intégration de l’homme (famille, bourg/village, service militaires, …).

 

Cette « spirale de solitude » arrive à son terme aujourd’hui avec la disparition des derniers lieux de vies dans les petits villages ; les bistros (de 600 000 en 1960 à 35 000 actuellement), victimes d’un hygiénisme puritain -copié du modèle suédois- qui infantilise et culpabilise l’individu (alcoolisme, tabagisme, …). De même, le sentiment national n’est pas épargné par cette désagrégation. Lui qui a été par le passé le lien social le plus fort, créateur à la fois d’affinités et de solidarités, n’a eu de cesse d’être délégitimer. Un des enjeux les plus importants de notre temps est donc la refondation communautaire. Une société ne fonctionne que si elle produit du lien social. Les questions à se poser, soulevées par les Gilets jaunes, sont les suivantes : comment refait-on nation, comment refait-on communauté, comment recrée-t-on du lien social ?

 

 

Post-démocratie française ou l’urgence d’une refondation démocratique

 

 

Un autre constat dressé par Patrick Buisson, un des plus importants à ses yeux, c’est la crise démocratique. Selon lui, il n’y a pas de crise de la représentativité, comme on peut si souvent l’entendre, mais il y a une crise de la légitimité du pouvoir. Notre démocratie est malade car son mode de légitimation ne fonctionne plus : aux élections européennes 2019, LREM, parti présidentiel, a recueilli moins d’un électeur sur dix, et ce dans une élection qui lui est structurellement favorable (différentiel de participation favorable aux seniors, CSP+, …). Et quand on additionne tous les partis du bloc central, ceux qui ont gouverné la France depuis 40 ans (LR, PS, LREM), on obtient moins d’un électeur sur cinq.  D’un autre côté, les partis populistes (LFI, RN, DLF) sont bannis de la représentation nationale par un mode de scrutin (législatives, présidentiels) qui les condamne à la marginalisation : malgré 36% au second tour de la présidentielle en 2017, le RN ne parvient qu’à faire élire 8 députés 1 mois plus tard. A l’inverse, les forces communistes, qui obtiennent un score proche de 1% à cette même présidentielle, font élire 11 députés. Cela fait dire à Buisson qu’il n’y a pas de démocratie en France, mais une post-démocratie. Il y a bien un kratos, mais sans demos. Selon lui, à la différence de la démocratie ancienne, le mode de scrutin n’est plus un moyen au service du bien commun, c’est un absolu intangible.

 

Notre système électoral empêche la volonté populaire de s’exprimer : nous sommes revenus à un suffrage de type censitaire, qui ne dit pas son nom. Hormis à l’élection présidentielle, seuls les inclus (CSP+, retraités, cadres, …) vont voter. L’antique principe, élaboré au temps des Grecs, qui voulait que la politique soit déterminée par la majorité, est mort. La majorité n’est plus une réalité arithmétique, mais un concept politique. L’auto-exclusion de l’électorat populaire du jeu politique est la conséquence des ébranlements anthropologiques de la France : ce désintérêt à l’égard du politique a eu la même matrice que le déclin des sociabilités traditionnelles. Il résulte d’un processus général de désaffiliation, causée par l’effondrement des grands appareils verticaux, tels l’Eglise ou le PC, qui constituaient la colonne vertébrale du corps social. En clair, les individus s’abstiennent car ils ne sont plus reliés par un sentiment de co-appartenance, de co-responsabilités, et n’ont plus d’engagement dans un projet collectif.  De plus, il y a en France un problème structurel avec le système représentatif. Depuis l’apparition de la démocratie, les républicains ont toujours été effrayés par le suffrage universel, car historiquement méfiants envers les classes laborieuses. Ce sont paradoxalement les royalistes qui militaient en faveur du suffrage universel. Pour Patrick Buisson, il est donc urgent de réinstituer le peuple comme sujet politique, acteur et maître de son destin. Il faudrait selon lui changer de mode de scrutin (rétablir la proportionnelle) et adopter le référendum d’initiative populaire. Il faut établir une démocratie direct. Il y a urgence : le principe de légitimité du pouvoir en démocratie est de plus en plus contesté par les masses, ce qui n’est pas sans rappeler, selon Buisson, la période pré - 1789.

 

 

 

 

Le libéralisme comme fait social total et ses conséquences

 

 

Patrick Buisson développe quelques thèses à propos du capitalisme dans La cause du peuple, bien que ce ne soit pas son sujet de prédilection. Il le considère comme un fait social total : ce n’est pas qu’un système économique, c’est une système anthropologique, politique et culturel. Et, il faut encore distinguer les différentes phases du capitalisme. Le capitalisme entrepreneurial de la fin du 19ème siècle correspondait à la laïcisation d’un schéma chrétien. Il prônait l’initiative individuel, la maîtrise de son destin, le satisfaction différée, le bénéfice partagé, … (L’éthique protestante du capitalisme que décrivait Weber). Aujourd’hui, la situation est radicalement différente, et le capitalisme financier et néo-libéral de la fin du 20ème siècle n’a plus rien de chrétien ; il est profondément profane. Il correspond au bénéfice net, à la satisfaction immédiate, à la jouissance totale, à l’appropriation des richesses, à l’affaiblissement de la valeur ajoutée… Buisson voit donc une antinomie fondamentale entre le capitalisme financier et la droite conservatrice.

 

Il pousse la réflexion plus loin et pense qu’il y a une incompatibilité totale entre le libéralisme et le conservatisme. Selon lui, le libéralisme est mal appréhendé aujourd’hui ; on a tendance à le réduire à sa seule dimension économique. Or, on ne peut dissocier celui-ci de ses autres faces culturelles et politiques : « il n’y a pas un bon et un mauvais libéralisme, comme il n’y a pas un bon ou un mauvais cholestérol, ce sont les facettes d’un même projet de société ». Il n’y a en effet pas de consumérisme sans marchandisation des rapports humains et destruction des solidarités organiques, donc antagonisme avec le conservatisme. Il faudrait revenir à un capitalisme des entrepreneurs, fondé sur les valeurs de l’effort et de la responsabilité. Historiquement, les députés légitimistes de la 3ème République étaient d’ailleurs parmi les plus féroces opposants au capitalisme libéral, au même titre que les marxistes et les proudhoniens. Ils s’insurgeaient contre la souffrance au travail, la prolétarisation, et l’urbanisation. Nombre de discours ou de projets de loi proposés par des légitimistes sont consultables à ce sujet (le député Alban de Villeneuve-Bargemont ou l’avocat Pierre-Antoine Berryer qui défendaient bénévolement des ouvriers charpentiers à Paris). Buisson milite pour que la droite conservatrice renoue avec la doctrine sociale de l’Eglise (Pie IX, Léon XIII, Pie XI). La Manif pour tous allait dans ce sens, incarnant une forme de « populisme chrétien », renouant avec les anciennes valeurs de l’aristocratie : sens du don et du contre-don, la gratuité, le holisme social, le primat du collectif sur l’individuel. Elle s’inscrivait à la confluence historique de la pensée réactionnaire et révolutionnaire : le refus commun de la domination absolue de la finance. C’est également l’éclatement au grand jour d’une fracture entre une droite spiritualiste et une droite matérialiste, pour qui « les intérêts étaient le véritable et quasiment l’unique moteur de toutes les actions humaines ».

 

Buisson rappelle également qu’être anti-libéral ne veut pas dire être contre les libertés économiques élémentaires.

 

 

La recomposition des clivages

 

 

L’analyse que fait Patrick Buisson des nouveaux clivages est peu conventionnelle. Il pense que la polarité droite/gauche perd en vigueur et qu’un nouvelle ligne de fracture entre libéraux et anti-libéraux fait son apparition. Elle passe selon lui « à l’intérieur de toutes les structures partisanes », exceptée LREM. Les nouveaux enjeux qui émergent depuis le début des années 2000 laissent à deviner les clivages suivants : les solidarités collectives contre les sociabilités contractuelles, l’esprit communautaire contre l’émancipation des individus, le localisme contre la mobilité, les permanences contre le mouvement, l’enracinement contre la globalisation, le limité contre l’illimité, le fini contre l’infini, les frontières extérieures (nationales) contre les frontières intérieurs (sociales et géographiques), le sacré contre le marché, l’absolu contre le relativisme. En creux, c’est la querelle entre les anciens et les modernes qui ressuscite.

 

La question identitaire constitue le ressort le plus puissant du vote : Buisson est persuadé que les questions économiques et financières comptent pour peu dans la détermination du vote chez les individus.

 

La contemporanéité souligne également l’échec de la gauche : le communisme a failli, de même que le progressisme. Le progressisme n’a en effet pas tenu sa promesse de bonheur formulée au 19ème siècle. La science n’a pas réussi à conduire les masses vers un monde meilleur. Buisson est d’ailleurs surpris à ce sujet que Macron se soit présenté comme le candidat des forces du progrès en 2017. C’est très contracyclique selon lui, le peuple est lassé de la modernité et du mouvement. De plus, la gauche traditionnelle est sur le point de disparaître car elle n’a pas les réponses aux grandes problématiques contemporaines : son logiciel idéologique n’est plus capable de se renouveler. La résurgence de la question identitaire ou bien le renouveau du fait religieux sont autant de sujets qui démontrent son impuissance. Enfin, Buisson pense que nous changeons peu à peu de paradigme : pour la première fois depuis la Révolution française, les grands lignes de fracture idéologique s’articulent autour de thèmes traditionnellement de droite. C’est probablement la fin du sinistris, et le début d’une dynamique contraire.

 

 

 

Patrick Buisson ne fait pas mystère de ses opinions, et s’est efforcé ces dernières décennies de construire idéologiquement une droite qui fasse la synthèse entre le légitimisme et le catholicisme social. Mais, au-delà des désaccords idéologiques, chacun pourra apprécier les analyses historiques et politiques d’un intellectuel engagé. Tout ce qui manque cruellement au débat public d'aujourd’hui…

 

 

 

Sources :

 

  • La cause du peuple, 2016

  • La grande histoire des guerres de Vendée, 2017

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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