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C'est pourquoi Contraste propose, dans sa section "le débat", deux tribunes opposées sur des sujets clivants.

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La guerre des genres officiellement lancée | Virilité: une norme remise en cause

          Alors que le mois de mars, traditionnellement dédié aux droits des femmes, touche à sa fin, il semble important de revenir sur l’ère post-MeToo, catalysé par ce mot dièse qui a, à juste titre, enflammé de nombreux pays dans le sillage de l’affaire Weinstein en octobre 2017.

 

Près d’un an et demi après, ce phénomène pour le moins viral à ses débuts, s’est transformé en réel mouvement de prise de conscience sur le harcèlement sexuel tout en participant à l’affirmation d’un mouvement social féminin dont les revendications, massives, informent sur une réalité alarmante. Dès lors, ce mouvement, créé pour durer, met en avant l’expérience vécue de millions de femmes et s’attache à libérer la parole de ces dernières, du moins à trouver enfin une écoute dans une société désormais prête à entendre et à considérer ces messages, moins nombreux par le passé, certes, bien qu’existant. Dans cette optique, des litres d’encre ont coulé concernant l’accaparement de cette question relative aux femmes, fort peu n’en a été utilisée pour réellement témoigner de la situation des hommes, si ce n’est, dans la plupart des cas, pour les vilipender. Aussi, la guerre des genres se poursuit et prend de plus en plus de place sur la scène médiatique voire publicitaire, comme le démontre le nouveau slogan de Gilette, marque de rasoirs pour homme, "the best a man can get” (“le mieux qu’un homme puisse avoir “) s’est transformé en “the best a man can be” (“le meilleur qu’un homme puisse être”) en balayant ainsi les stéréotypes de comportements. Ce fait invite notamment à s’intéresser à la virilité, vertu millénaire qui serait — et devrait, aux vues des schémas sociaux de longue durée — faire partie intégrante de l’identité masculine occidentale. Or, à l’heure des changements actuels, la virilité connait une certaine déconstruction. Déconstruction qui en réjouit voire en soulage plus d’un, pour en inquiéter d’autres. Plus précisément, s’interroger sur la virilité et questionner l’identité masculine semble nécessaire dans une réflexion sur l’égalité des sexes et les représentations de l’homme et de la femme.

 

 

         

La virilité, une construction sociale

 

        Retour sur le mythe viriliste

 

        Historiquement, le mythe viriliste qui éclaire la relation de domination de l’homme sur la femme s’est vu consolidé par un amas d’éléments symboliques mais aussi d’arguments d’autorité allant de la mythologie, en passant par la philosophie et le droit. Aussi, depuis l’Antiquité il existe une conception d’un “ethos viril, hégémonique, fondé sur un idéal de force physique, de fermeté morale, de puissance sexuelle et de domination masculine” qui a évolué au cours du temps comme s’appliquent à le mettre en avant Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello dans leur ouvrage Histoire de la virilité (2011). En ce sens, l’Antiquité et le Moyen-Âge sont les périodes qui catalysent les représentations et modèles de la virilité. A titre d’exemple, la relation précepteur-amant est communément admise en Grèce-Antique et fait partie de l’éducation des jeunes hommes au même titre que l’apprentissage des techniques de combat. Dès lors, les femmes sont rangées au rang de simples épouses nécessaires à la reproduction. Parallèlement, à Rome, la virtus, vertu qui rassemble les idées de virilité, de courage et de force d’esprit, est l’un des attributs masculins central de l’époque, le vir étant la figure du mâle actif qui prévaut à cette époque. Plus tard, alors que la virilité du XVI ème siècle devient une norme de raffinement au sein des cours européennes, celle des Lumières et du XIXème siècle se transforme en norme morale construite en opposition de tout anti-modèle incarné notamment dans l’homosexualité. Par ailleurs, le XXème siècle ouvre la voie à une virilité étroitement lié au Roman national et aux personnages qui participent à faire la grandeur de la République. Par conséquent, et tel que l’affirme l’anthropologue Françoise Héritier, il est question d’un “modèle archaïque dominant” durablement intégré dans les schémas de pensée.

 

         Virilité et Masculinité, consonance mais différence

 

        Il convient ensuite de distinguer les confusions existantes entre masculinité et virilité, deux mots proches dans nos représentations individuelles qui, pour autant, ne font pas exactement référence à la même chose. Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello dans leur ouvrage dédié à l’histoire de la virilité, déclarent que cette dernière est bâtie autours de trois valeurs “la force physique, le courage et enfin la puissance sexuelle”. De ce fait, la virilité peut-être perçue comme un idéal, induisant dans une certaine mesure une performance imaginaire nécessaire à atteindre et dont dès lors il serait possible de se targuer. Pour autant, comme le précise Jean-Jacques Courtine, la virilité ne serait qu’un des attributs, parmi d’autres, de cette “masculinité hégémonique”, expression à laquelle a recours l’auteur. En somme, la difficulté de distinguer ces deux termes est révélée par la frontière floue entre l’attribut et l’identité, qui se référent respectivement à la virilité et à la masculinité. Enfin, selon le psychiatre Christophe Dejours: “La virilité et doit être radicalement distinguée de la masculinité qui se définit précisément par la capacité d’un homme à s’en distancier, à s’affranchir, à subvertir les stéréotypes de la virilité”.

 

        Un voile toxique et étouffant

 

        Il est vrai que, trop souvent encore, la figure de “l’homme viril” s’apparente aux schémas de compétition et de suprématie. L’éducation et la socialisation relatives aux garçons, de même que celle, genrée, des filles participent et reproduisent cette “hiérarchie entre les sexes”, en emprisonnant par la même occasion les hommes et les femmes. Aussi, comme le souligne le titre de l’ouvrage Olivia Gazalé, le Mythe de la virilité: (est) un piège pour les deux sexes. La virilité se conçoit ainsi comme une charge — et non des moindres — que les hommes seraient obligés de transporter au quotidien afin de répondre aux critères discriminatoires et brutaux fixés par la société relativement à leur comportement et à leur façon d’être. Dans le documentaire “The Mask You Live in”, la réalisatrice Jennifer Siebel Newson revient sur les conséquences délétères d’une masculinité outrancière sur les hommes dans la société américaine. Il y est en outre énoncé que les suicides masculins représentent trois quarts de ce type de décès. Un phénomène qui peut entre autres trouver réponse dans le rôle joué par une virilité toxique qui ne laisse que peu de place à la sensibilité et dont il est important de faire l’explicite démonstration. Dans cette perspective, la philosophe Olivia Gazalé parle de “complexe viril“ qui pousse continuellement la gente masculine à “devoir sans cesse prouver et confirmer qu’ils sont bien des hommes”.

 

 

Déconstruction progressive du prestige viril

       

        Une sensibilité bienvenue

 

        Sans aucun doute, depuis l’affaire Weinstein d’octobre 2017, la masculinité se voit interrogée. Elle est saisie sous formes d’initiatives individuelles afin de consacrer la déconstruction d’un mythe, d’une virilité façonnée au cours du temps qu’il semble désormais nécessaire de remettre en cause dans une dynamique de changement et de mieux faire. Alors qu’en France et ailleurs l’impératif de virilité est dénoncé par de nombreux artistes tel qu’Eddy de Pretto dans sa chanson Kid au sein de laquelle le mythe du garçon qui ne pleure, et ne doit pas pleurer est condamné. Egalement, en Islande le hashtag #karlmennskan (“masculinité” dans la langue nationale) s’est révolté contre les intimations de démonstration de force et les caractères imperturbables assignés aux hommes, l’opportunité pour ces derniers de révéler leur ressenti sur le sujet.

 

        Les raisons de cette déconstruction

 

        Ce déclin étant annoncé, il convient d’évoquer les causes plus ou moins évidentes qui ont permis d’aboutir à l’ébauche de cette déconstruction. Tout d’abord, les deux guerres mondiales participent au retour d’hommes à la “gueule cassée”, principales victimes d’une guerre meurtrière, l'idéal viril associé aux combattants en étant sérieusement ébranlé. Par ailleurs, cette déconstruction se forge principalement de part les transformations des structures de l’économie, la tertiarisation des sociétés et les avancées technologiques, évinçant la figure de l’éternel travailleur endurant et viril. En outre, le mouvement d’émancipation des femmes favorise leur entrée sur le marché du travail et précipite la fin de la figure patriarcale, dominante par le passé, ainsi que celle de l’ordre phallocentré. Dans cette perspective, un certain déclin de la violence (que la virilité intègre) est constaté, une pacification sur laquelle insiste le psychologue Steven Pinker dont il attribue le mérite à l’émergence et à l’affirmation des “valeurs féminines”.

 

          Reconfiguration et “crise de la masculinité”

 

          Il semble dès lors compréhensible qu’une certaine inquiétude voire exaspération résulte de cette reconfiguration en marche des représentations masculines. Certains crient à la “crise de la masculinité”, un signal d’alarme tiré aux Etats-Unis par la journaliste Hanna Rosin notamment dans son essai The End of Men (2013). Si l’on en suit l’idée, les femmes de mieux en mieux insérées, diplômées, libérées dans la société feraient de l’ombre aux hommes. Or, cette crise de la masculinité est fermement critiquée par les pro-féministes qui déplorent l’usage stéréotypé  du terme, à l’instar de Francis Dupuis-Déri, l’auteur de l’ouvrage La crise de la masculinité: Autopsie d’un mythe tenace. De même, certains sociologues à l’image de Martin Dufresne ou de Raewyn Connell mettent en évidence le fait que ce lieu commun cache une réthorique qui refuserait l’égalité des sexes, en réaffirmant la subordination de la femme et la masculinité traditionnelle. Pour Connell, ”cette affirmation masque en général un point de vue réactionnaire, exaltant une masculinité prétendument vraie et naturelle (...) visant à assurer la perpétuation du patriarcat et la domination des hommes sur les femmes”. Par conséquent, l’apogée de cette crise de la masculinité ce conçoit dans les “mouvements masculinistes”, qui peuvent en France se ranger derrière la figure médiatique d’Eric Zemmour. Il s’agit autrement dit de mouvements désirant restaurer une certaine “virilité hégémonique”.

 

S’intéresser au masculin pour faire évoluer le féminin

 

          De la masculinité aux masculinités

 

          Alors que selon l’attribution qu’il en est faite, la virilité s’avère être un modèle unique qui ne trouve pas d’équivalent pour la gente féminine, il semble possible d’affirmer que les masculinités, plurielles existent, et à ce titre, mériteraient d’être légitimement reconnues. L’émotion et la sensibilité véhiculées par certains hommes progressistes, qui ne s’en cachent plus, envahissent la sphère médiatique de manière timide bien que remarquée. Il est possible de penser ici au larmes versées en public par l’ancien Président des Etats-Unis Barack Obama lors de “mass shootings” ou encore celles de Justin Trudeau, Premier Ministre canadien dans son discours d’excuses envers la communauté LGBTQ, longtemps discriminée par les gouvernements successifs du pays. Aussi, ce regard et ces nouvelles réactions, jusqu’alors relayées à la sphère privée ou bien encore non relayées du tout, ne constituent pas un déclin, comme pourraient le présager les masculinistes, mais bien l’émergence de nouvelles masculinités propices à l’amélioration de la situation entre hommes et femmes. Le Professeur Sally Robinson le confirme: "la réponse à la question 'Qu’est-ce que la masculinité a donc à voir avec le féminisme ?' doit être : 'Tout'. C’est la pensée féministe qui a inventé cette masculinité que nous étudions, déconstruisons et tâchons de reconstruire aujourd’hui, et cette masculinité est tout sauf invisible”.

 

          L’avenir des femmes, messieurs, est aussi entre vos mains

 

          Tant que les hommes n’iront pas à l’encontre des structures conventionnelles et des comportements normatifs qu’ils leur ont été attribués et qui les étouffent, des relations d’égal à égal avec les femmes semble ne pouvoir être durablement définies. Aussi, et selon Olivia Gazalé, “la révolution du féminin sera pleinement accomplie quand les hommes se seront libérés des assignations sexuées qui entretiennent, souvent de manière parfaitement inconsciente, la misogynie et l’homophobie”. De ce fait, la reconfiguration de la masculinité pourrait s’établir dans une perspective de soutien du féminisme, qui irait donc au delà des clichés sexistes. L’idée étant, qu’afin que les hommes modifient leurs représentations des femmes, ces derniers devraient avant tout faire évoluer la représentation et le regard qu’ils ont d’eux-mêmes. Aujourd’hui, cet appel, destiné à rendre actifs et responsables les hommes dans un objectif de lutte contre les inégalités dont sont victimes les femmes, est devenu le point d’appuie du mouvement de solidarité international HeForShe lancé par l’Organisation des Nations Unies, qui semble avoir compris l’importance du rôle joué par ces messieurs dans ce combat plus large pour le droit des femmes.

 

          La virilité un idéal à tous partager ?

 

        Finalement, il est possible de penser que l’origine des structures inégalitaires ne provient pas de “l’association du viril au masculin mais du masculin au viril”, comme le remarque la sociologue Haude Rivoal, puisque ainsi associé, cet idéal pourrait remettre en cause le caractère d’autonomisation et de puissance de la femme. Dès lors, si la virilité s’apparente à un absolu suprême de courage, cet idéal pourrait être légitimement partagé par tous les individus. En ce sens, revenir sur la notion de virilité en en repensant les contours apparaîtrait comme un points de départ en faveur de la lutte contre les inégalités. Or, “quand de toutes parts la virilité des femmes est méprisée, entravée, désignée comme néfaste, les hommes auraient tort de se réjouir, ou de se sentir protégés. C’est autant leur autonomie que la nôtre [celle des femmes] qui est remise en cause”, explique l’écrivaine Virginie Despentes. Distinguer et ne plus voir d’un oeil essentialiste les relations entre virilité et masculinité, s’inscrirait alors dans une logique opposée à celle développée par la suprématie masculine, afin de penser la masculinité comme mouvante, sans cesse renouvelée.

         

          Dans ce cas, et cet unique cas, la boucle peut être bouclée en nous rappelant toujours, mesdames, les mots de Simone de Beauvoir, que “personne n'est plus arrogant envers les femmes, plus agressif ou méprisant, qu'un homme inquiet pour sa virilité.”

 

 

 

Sources:

 

Francis Dupuis-Déri, “Le discours de la “crise de la masculinité” comme refus de l'égalité entre les sexes : histoire d'une rhétorique antiféministe”, Cahiers du Genre, vol. 52, no. 1, 2012, pp. 119-143.

 

Haude Rivoal, “Virilité ou masculinité ? L’usage des concepts et leur portée théorique dans les analyses scientifiques des mondes masculins”, Travailler, 2017/2 (n° 38), p. 141-159

 

Haude Rivoal, “Le mythe de la virilité n'a pas disparu, il a muté”, Slate, février 2018

 

Julie Rambal, "Cette virilité qui fait du mal aux hommes”, Le Temps, septembre 2017

 

Nelly Kaprièlian & Jean-Marc Lalanne, "C'est quoi, être un homme viril?”, Les Inrockuptibles, octobre 2011

 

Marie Fouquet, Olivia Gazalé : “Le devoir de virilité est un fardeau pour les hommes", Le Nouveau Magazine Littéraire, avril 2018

 

Martine Fournier, “Etre un homme aujourd’hui”, Sciences Humaines, avril 2019 (N°313), p 28-51

 

Martine Fournier, “Histoire de la virilité”, Sciences Humaines, novembre 2011 (N° 231), p. 29-29.

 

Pascale Molinier, “Virilité défensive, masculinité créatrice”, Travail, genre et sociétés, Janvier 2000 (N° 3), p. 25-44

 

Zineb Dryef, “C’est quoi être viril aujourd’hui?", Le Monde, avril 2018

 

 

 

 

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