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La fin par l’union: contre-utopie et espérance sociale

26/03/2019

 

Riding with Death, Jean-Michel Basquiat

 

Il est légitime de dire que le bilan des nombreuses problématiques et césures écologiques planétaire est un point majeur du questionnement philosophique -mais aussi social et politique- et de la pensée dominante de nos sociétés avancées. En particulier depuis les années 1950, à travers la littérature ou d’autres supports culturels, des acteurs s’attachent à intégrer la notion d’utopie écologique, la perspective cauchemardesque d’une communauté asservie par la technologie étant moteur de cet horizon de pensée, élaborant ainsi, sur le long terme, les esquisses d’un dessein social, « écotopique », assurant le destin d’une humanité qui a encore beaucoup à donner pour le mieux-vivre ensemble. Pablo Servigne, « écologue », grand représentant de la science de l’effondrement planétaire en France, n’a pas la même perspective : « Aujourd’hui l’utopie a changé de camp: est utopiste celui qui croit que tout peut continuer comme avant… » La perpétuelle mouvance du capitalisme et ses mutations, rendant plus inter-dépendants encore chaque zones de notre planète, constitue un frein brutal à l’espérance sociale de l’utopie. Car si certains veulent encore croire en un modèle de société idéal, ils en oublient le fait qu’il s’agit d’une simple image, irréelle, une impasse révélant in fine l’inverse de ce qu’ils attendaient : une contre-utopie.

 

« La propreté utopique avait la netteté du métal et le poli du marbre. À la campagne, la nature utopique était un jardin coquet. Aux antipodes de cette blancheur, les espaces de la contre-utopie sont sales, à moitié détruits et jonchés de détritus. Il n’y a plus aucune nature en contre-utopie, plus d’arbres, plus d’animaux, le ciel lui-même semble avoir disparu » - Christian Godin  

 

Demain, la fin 

 

Certains penseurs comme Jean-Pierre Dupuy et Hans Jonas ont théorisé l’hypothèse de l’effondrement dans le but de l’éviter, un optimisme utopique donc. Pour ceux qui étudient précisément la question, qu’ils soient philosophes, scientifiques, historiens; mettant de coté leurs attaches normatives à l’espèce humaine, la fin est inéluctable. Yves Cochet, membre du parti Les Verts, définit la théorie de l’effondrement comme un «processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie) ne sont plus fournis à un coût raisonnable à une majorité de la population par des services encadrés par la loi». Ces intellectuels se regroupent sous le nom de « collapsologues », même si certains rejettent ce terme. Leur objectif, que l’on pourrait penser proche de celui des intellectuels du milieu du XXème siècle évoqués plus haut, est d’alerter par l’usage de la science, sociale et dure, et de livres statistiques la dystopie qui se façonne dès à présent afin de l’appréhender de la meilleure des façons. Le psychanalyste Pierre-Henri Castel -qui accepte le qualificatif- affirme qu’ils ont « la même fonction que les utopies de la Renaissance. Elle permet de se représenter des états d’esprit, des intuitions, des raisonnements qui n’ont pas encore pris de tournure politisable ou discutable ». 

 

Mais l’ampleur du désastre ne laisse pas de place à l’utopie prochaine, ouvrant ainsi un nouveau chemin de pensée permettant à l’individu de méditer sur sa place au sein d’une sphère en ébullition appelée à disparaître. Pablo Servigne, qui se plait à penser philosophiquement la science de l’effondrement (il voudrait fonder la « collapsosophie »), questionne cette idée dans son livre Comment tout peut s’effondrer. Dans Une autre fin du monde est possible, il élabore un schéma de pensé appliqué à chacun d’entre nous : «La question la plus intéressante, c’est la politique de l’effondrement, explique Pablo Servigne. Mais ce n’est pas la plus urgente. Si on ne revoit pas notre rapport au monde, les politiques que l’on mettra en place seront catastrophiques». La philosophie de la catastrophe permettrait donc à l’Homme de devenir sage en considérant sa façon d’accueillir la mort. En acceptant l’idée d’une fin du monde, il convoque inconsciemment les outils qui lui permettront de rester en vie.   

 

Pablo Servigne reste finalement optimiste quant la capacité de l’Homme à se reconvertir. Il accuse en outre un système néo-libéral ayant poussé chacun à s’éloigner de son prochain. L’avénement de la fin convoque un renversement total de l’individualisme, la solidarité permettant d’assurer l’existence de l’humanité. Servigne devient presque partisan de l’effondrement, l’utopie sociale n’étant plausible qu’après cet événement. Encore faut-il que la philosophie collapsologique prenne racine, car nombreux sont ceux qui voient une humanité particulièrement individualisée après le choc : « Atomisés, les individus ne se connaissent pas et ils s’évitent comme des ennemis. Lorsqu’ils se rencontrent, c’est sous la forme presque exclusive de la domination et de la violence. L’utopie était l’expression de l’humanisme, la contre-utopie est celle de l’inhumain » écrit Christian Godin. La contre-utopie se profile encore plus inaccueillante, figurant une « collapsologie » de la nature humaine. 

 

Le travail de ces intellectuels est d’une puissance philosophique notable : la prise de position politique en faveur de l’écologie, visible depuis une trentaine d’années, s’est avérée inefficace dans l’élaboration d’une alerte commune, prophétisant consciemment une rupture de confiance entre les hommes. Seules des mathématiques et des études scientifiques totalement déshumanisées pourront engager une prise de conscience.

 

L’heure de la peur

 

Hans Jonas est quant à lui partisan de l’idée que la catastrophe est évitable : « Nous vivons dans une situation apocalyptique c'est à dire dans l'imminence d'une catastrophe universelle, au cas où nous laisserions les choses actuelles poursuivre leur cours ». Il suppose que la catastrophe écologique est plausible du fait d’une profonde inégalité entre notre -très grande- capacité d’action et celle de prévenir des répercussions néfastes de nos actions. Il devient alors urgent de se servir de notre imagination afin d’anticiper correctement le futur. Pour cela, et, comme les images que nous tirerions de notre imaginaire ne seraient que de simples représentations, des sentiments doivent intervenir. Le philosophe touche donc directement du doigt la responsabilité de l’individu à travers un Principe Responsabilité reposant sur la peur. L’idée de contre-utopie peut être là reliée : en effet, Jonas considère l’utopie comme inaccessible et potentiellement dangereuse puisque suppose la perte de responsabilité de l’Homme, préférant s’en remettre aux progrès exogènes de son action permettant de résoudre le problème. Remplacer cette utopie par la perspective d’une contre-utopie comme l’a décrit Christian Godin est susceptible d’intensifier le processus de responsabilisation. La peur permet de réunir la raison et la volonté d’éviter un risque, le projet social utopique reste quant à lui embrumé. Cette peur peut devenir un instrument d’évaluation anticipatrice des éléments demandant le plus de protection, et, de même, nous suppose la valeur d’un élément courant potentiellement à sa perte. C’est un « savoir prévisionnel », dont Hans Jonas souhaite que nous nous prémunissons en « prônant un pessimisme soucieux de réalisme plutôt que l’optimisme de l’ignorance »

 

Cette peur, certains s’en saisissent aujourd’hui de manière particulièrement soudaine. L’appréhension de la crise écologique par l’Homme peut être calquée sur celle de la peur de l’alarme-réveil le matin : nous abusons du bouton snooze jusqu’à être en retard, et de la nécessité de nous lever dépend la rupture de notre contrat de travail. Ce réveil écologique est donc très brusque, récent et puissant. Ses principaux boucs-émissaires : l’Etat et le capitalisme. Le mouvement Extinction Rebellion commence à en devenir la solide figure de proue. Fondé l’année passée en Angleterre, ses militants considèrent que l’appel de la jeune Greta Thunberg, les différentes marches pour le climat, le boycott des écoles ou encore la pétition de « l’Affaire du siècle » ne sont pas assez déstabilisantes. Au sein du large panel des associations militantes écologistes, il choisit la voie de la radicale stratégie coup de poing, fondée sur le credo d’une désobéissance civile non-violente. « Nous ne sommes pas les premiers à avoir recours à cette stratégie, mais nous serons peut-être les derniers » présage Pablo Servigne, qui a rejoint le mouvement dès sa création. D’autres personnalités publiques lui succèdent : Jean-Baptiste Fressoz, Susan George… et sont prêts à assumer un casier judiciaire pour des actions portant « dans leur réalisation même leurs propres revendications » explique la politique Corinne Morel-Darleux. ​

Londres, samedi 17 novembre 2018

 

Le mouvement propose des stages formant à la désobéissance civile, souvent empreints de la philosophie ni paix ni guerre, se remémorant la « marche du sel » ou les grandes  heures de Martin Luther King. Cette conception illégale de la prise de conscience collective face à la perspective d’une contre-utopie convoque une conception nouvelle du Bien, qui « pourrait ressembler à ce qui nous semble aujourd’hui être le mal, car il a des crocs et des griffes, et il implique de se battre contre ceux qui jouiront - ou jouissent déjà ? - de la destruction collective » écrit Pierre-Henri Castel. L’Homme se façonne un trait nouveau, se rend « inintimidable », et affronte pleinement les déséquilibres, la peur, et rejette son déni. L’illégal devient alors l’assurance d’une existence future. «Etienne Balibar a corrigé l’expression "désobéissance civile" en "désobéissance civique". On pourrait durcir cette opposition entre une guerre civile que tout le monde doit craindre, et une guerre civique où le plus grand nombre possible de gens se dresserait contre des fonctionnements collectifs destructeurs». La violence devient alors légitime : «Est-ce que des individus libres, autonomes, instruits, qui s’autocontrôlent et se remettent sans cesse en cause, doivent se laisser dépouiller de tout moyen personnel d’empêcher certains abus ?». Cette question en induit une autre : est-il éthique de sanctionner des personnes voulant apporter les clés de cette peur militante à l’humanité ? Deux réponses sont possibles : l’une philosophique, l’autre constitutionnelle. Pour l’Etat, elle est claire. Mais elle ne suppose pas forcément un rejet de la première : «Cette question-là est assez obsédante. […]. Comment fait-on pour éviter que notre société humaine n’arrive pas au point où elle serait condamnée à s’effondrer ?» se questionnait le Premier ministre Edouard Philippe dans une vidéo Facebook, après avoir fait rapidement la présentation d’un livre qui lui tenait particulièrement à coeur : Effondrement de Jared Diamond. Les mouvements écologistes n’ont plus qu’à espérer que la théorie d’Hans Jonas s’applique aussi aux gouvernements et non pas qu’à une société civile tombant rapidement dans l’illicite. 

 

 

La contre-utopie, la perspective d’un désastre autant écologique que briseur de l’entente humaine, porte finalement à vivre l’utopie dès à présent, en choisissant de rendre inhérente au corps une peur créatrice d’un lien social exaltant la force collective.

Après la catastrophe, l’Homme aura deux options, et l’écologie scientifique collapsologique compte bien lui imposer la meilleure : le collectif. « Qu’y aura-t-il après ? Tout cela reste à penser, à imaginer, et à vivre… » écrit Pablo Servigne. Il s’agit d’un processus dont il est impossible d’évaluer son temps d’accomplissement, qu’il faut donc entamer le plus rapidement possible, en démontre l’emblème d’Extinction Rebellion : un sablier noir au sein d’un cercle, ultime analogie d’un réveil-matin tant redouté.

 

 

 

Sources

 

Articles

  • Les Inrockuptibles, Un mouvement écolo radical se déclare officiellement en rébellion en France, Mathieu Dejean, 24 mars 2019 (https://www.lesinrocks.com/2019/03/24/actualite/un-mouvement-ecolo-radical-se-declare-officiellement-en-rebellion-en-france-111175336/)

 

  • notre-planète.info, Crise écologique : la peur d'un avenir apocalyptique peut-elle nous préserver du risque ?, Diane Mellot, 09 février 2017, 18:19, (https://www.notre-planete.info/actualites/4582-crise-ecologique-peur-apocalypse)

 

  • Libération, Effrondrement, le début de la fin, Thibaut Sardier, 7 novembre 2018 à 19:06, (https://www.liberation.fr/debats/2018/11/07/effondrement-le-debut-de-la-fin_1690594)

 

  • Reporterre, Pablo Servigne : il faut élaborer une politique de l’effondrement, (entretien), 20 novembre 2018, (https://reporterre.net/Pablo-Servigne-Il-faut-elaborer-une-politique-de-l-effondrement)

 

  • Deléage, Jean-Paul. « Utopies et dystopies écologiques », Ecologie & politique, vol. 37, no. 3, 2008, pp. 33-43. (https://www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique1-2008-3-page-33.htm?contenu=plan#no41)

 

  • Godin, Christian. « Sens de la contre-utopie », Cités, vol. 42, no. 2, 2010, pp. 61-68. (https://www.cairn.info/revue-cites-2010-2-page-61.htm)

 

  • Fodor, Ferenc. « Les jeunes face au changement climatique dans l’imaginaire romanesque », Communication & langages, vol. 172, no. 2, 2012, pp. 83-95.(https://www.cairn.info/revue-communication-et-langages1-2012-2-page-83.htm?contenu=resume)

 

Vidéos:

  • Thinkerview, Effondrement de la civilisation ? Pablo Servigne [EN DIRECT], 23 février 2018 (https://www.youtube.com/watch?v=5xziAeW7l6w)

 

  • Brut, Mouvement "Extinction Rebellion" : la désobéissance civile s'organise à Londres, 20 novembre 2018, (https://www.youtube.com/watch?v=q6I7wuLDkyA)

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