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Contraste est un média participatif d'initiative citoyenne tenu par des étudiants. Notre objectif est de promouvoir un espace public où chacun peut s'exprimer ainsi que se former un esprit critique.

 

C'est pourquoi Contraste propose, dans sa section "le débat", deux tribunes opposées sur des sujets clivants.

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Contraste reposant sur une participation bénévole de ses rédacteurs, nous cherchons activement des étudiants, voire des lycéens, désireux de participer à cette initiative citoyenne. 

Comprendre les relations Franco-Italiennes

 

Tentative d'introduction aux relations Franco-Italiennes

 

Il n’y a rien de simple dans ce sujet. Il n’y a rien de simple lorsqu’on étudie l’Italie. Il ne peut pas être simple de décortiquer les relations entre deux pays partenaires, structurés par des mythes différents.L’un dit s’être libéré de lui-même en 1944, tandis que l’autre est, tel le Japon, un pays à souveraineté limitée.

Chacun a eu son « homme providentiel » : Charles de Gaulle d’un côté, Alcide de Gasperi de l’autre. L’un a décidé de faire collaborer « les fonctions judiciaire et exécutive », l’autre de les séparer rigoureusement. Bien des élèves de l’École nationale de la Magistrature rêveraient, paraît-il, de posséder l’autonomie des magistrats italiens, peu en revanche s’intéressent aux ressources dont ils disposent… La France est « une et indivisible ». L’Italie est coupée en un Nord à l’économie dynamique et à la discipline autrichienne (par endroits) et un Sud bercé par le son des vagues méditerranéennes, cuit par le feu de Campanie et gangréné par la Camora, la ‘Ndrangheta, la Cosa Nostra et la Sacra Corona unita.

Inutile de s’attarder sur ceux-là, n’importe quel fat parlant d’Italie est capable d’entonner le sempiternel refrain « pizza, mafia, Cicciolina ».

L’État français fut bâti relativement tôt, si on suit la théorie de Norbert Elias. L’Italie quant à elle ne fut qu’une « simple expression géographique”[1]. Elle a été unifiée  au cours du XIXe siècle sous l’influence du nationalisme bourgeois du Nord, de Rome et du volontarisme piémont-sarde. L’Italie embryonnaire et la France collaborèrent à ce grand chantier, comme en témoigne l’accord de Plombières (Plombière-les-bains, dans les Vosges) ratifié en 1859. Le Royaume d’Italie fut proclamé en 1861 et Rome fut conquise et  en devint la capitale italienne en 1870. C’est là que l’idylle franco-italienne cessa  pour une question de fidélité de Napoléon III au pape, définitivement dépossédé de ses terres.

Faisons un bond dans le temps  (il sera toujours  possible de s’intéresser à l’Histoire plus tard) pour atterrir face aux deux forces politiques qui sont aujourd’hui au gouvernement en Italie.

Le Mouvement 5 étoiles ( M5S ), fondé en 2009, est une sorte de LREM dont la tête ne serait pas issue de l’ENA [2], mais des salles de spectacles grand public. Les connaisseurs auront reconnu le comédien Beppe Grillo. Ce mouvement s’est depuis, fait une place dans le paysage politique en conquérant notamment les mairies de Rome et de Turin, même si sa base électorale se trouve principalement au Sud. Ses dogmes sont ceux de la démocratie directe, que le M5S souhaite imposer en s’appuyant sur les outils numériques. L’actuel leader du mouvement est Luigi Di Maio, de Campanie. Plutôt modéré il est fils d’un entrepreneur dans le bâtiment. Il a arrêté ses études de Droit pour se consacrer au militantisme et au e-commerce « web marketing ». En 2013, il devint à 26 ans  le plus jeune vice-président de la Chambre des députés italienne. Ainsi débuta son ascension fulgurante dans le paysage politique transalpin. Cette dernière lui a valu quelques passes d’armes avec Roberto Fico, actuel président de la chambre des députés et plus proche du courant de gauche du M5S.

La Lega (anciennement Lega Nord) est plus ou moins alliée au parti Forza Italia de Silvio Berlusconi. « Plus ou moins » car Matteo Salvini a réussi à enterrer son dinosaure de mentor après, à peine, quelques mois au gouvernement, mais il ne devrait pas tarder à le ressusciter pour renverser le parti adverse. Salvini est porté par la société civile du Nord-est italien, celle des districts industriels autonomistes qui aiment le travail bien fait et ne veulent rien devoir à l’État (tout le contraire du Sud, si on veut caricaturer). Il est, à 45 ans, un maître du jeu politique qui a parfaitement suivi l’évolution de la démocratie du public[3] vers les réseaux sociaux, qu’il abreuve de ses publications. Il aime jouer sur les plates-bandes de l’authentique droite fasciste italienne (celle de Fratelli d’Italia et Casapound), à la différence de son prédécesseur Umberto Bossi. Mais sa pratique du gouvernement est semblable à celle des majorités de droite « dures » qui l’ont précédé – sans sombrer dans des lois raciales ou l’usage de l’huile de ricin contre ses opposants.

Rien de tout cela, non, mais une rhétorique quotidienne, souverainiste, russophile, exploitant les sentiments anti-français et anti-allemand. Les deux locomotives européennes étant totalement personnifiées par leurs chefs politiques qui essuient fréquemment des attaques ad hominem et des bravades de pilier de bar.

Y’a-t-il, pour autant, de quoi rappeler notre ambassadeur  de Rome ?

J’essaierai – au cours des sept titres à venir – de montrer en quoi une accumulation de faits, parfois inopinés ou sciemment provoqués, a mené à cette décision radicale.

 

Avant de débuter, je signale que je ne crois pas à la thèse en vogue selon laquelle la seule vanité du Président de la République française aurait provoqué cette rupture diplomatique.

 

 

I - Luigi [dit maillot] jaune et son Tour de France

II - Immigration et franc CFA : « Toi, France, pharisienne démasquée ! »

III - Frontière ? Vous avez dit frontière ? Comme c’est bizarre

IV - Après Paris, quand les Français de Bruxelles s’en mêlent

V - Le Lyon-Turin est mort ce soir

VI - La doctrine Mitterrand : c’est à ne rien y comprendre

VII - Le palais Farnese au cœur de la relation franco-italienne 

 

I - Luigi [dit maillot] jaune et son Tour de France.

 

Les défenseurs d’une citoyenneté post-nationale sont-ils favorables au droit d’un candidat à venir faire campagne dans un pays qui n’est pas le sien, dans l’unique but d’attiser la colère contre le gouvernement en place ?

Je leur laisse le privilège de répondre à la question. Mais, admettez que sera bien cocasse le jour ou Vladimir Poutine viendra faire campagne en France… À moins que ce soit déjà le cas avec Spoutnik.

Luigi Di Maio, lui, est plutôt vieille école, malgré sa foi en « le potentiel économique que représentent les autoroutes numériques ». Il préfère rendre visite aux gilets jaunes, chez eux, accompagné de son fidèle lieutenant Alessandro Di Battista[4]. Nous reviendrons sur le rôle récent de Di Battista au titre suivant. 

Montargis est une charmante bourgade (lorsqu’elle n’est pas inondée) du Loiret. Pourtant, lorsque je parle tourisme en France avec mes connaissances italiennes, la ville de Montargis entre rarement dans la conversation. Di Maio et Di Battista sont décidément des Italiens hors du commun.

Blague à part, de quoi ont bien pu discuter cette délégation jaune et ces émissaires transalpins autour de ce café (que Di Maio et Di Battista ont probablement trouvé infect, bien qu’ils l’aient dégluti en toute équanimité) ?

De l’exploitation de l’Afrique par la France et coût des OPEX pour le contribuable français ? De démocratie directe et de plateformes citoyennes numériques ? Du rôle de l’État dans la société ?Des violences policières ?De l'immigration ?

Sans doute un peu de tout cela. Di Maio n’aura pas manqué de vanter sa plateforme Rousseau qui a permis à des actuels députés 5 étoiles de siéger à la Chambre – après avoir reçu une trentaine de voix sur un sondage numérique (ou chacun, ou presque, votait pour soi)  et avoir, ensuite, été inscrit sur la liste du M5S pour les élections générales du 4 mars 2018. Il aura peut-être omis de parler de la baisse de popularité de son mouvement mise en évidence par les  sondages. C’est le résultat des multiples trahisons de son électorat sur des sujets tels que le TAP[5], la TAV (dont nous parlerons plus tard) et, de manière générale, de l’habilité politique de Matteo Salvini face à l’amateurisme des élus 5 étoiles. Il n’aura peut-être pas non-plus dit que les ministres 5 étoiles ont donné leur aval en ce qui concerne le décret-loi sécurité et immigration de M. Salvini – réduisant en peau de chagrin les dispositifs d’intégration des immigrés en Italie[6] – ainsi que pour les coupes budgétaires au MIUR (ministère de l’instruction publique, de l’enseignement supérieur et de la recherche).

En tout cas, et cela ne fait aucun doute, à en lire la prose de plusieurs Gilets jaunes sur Facebook et à entendre les perles de Luigi Di Maio, ils sont certainement tombés d’accord sur la dimension « millénariste » de la démocratie en France. 

Nous verrons au titre III que s’il est mal élevé de ne pas sonner à la porte avant d’entrer, la France et l’Italie sont de si bonnes amies qu’une telle démarche serait vraiment superflue.

 

http://www.magcentre.fr/171763-visite-de-di-maio-aux-gilets-jaunes-a-montargis-la-france-rappelle-son-ambassadeur/

https://www.termometropolitico.it/1374552_2019-01-02-ultimi-sondaggi-governo-m5s.html

https://www.ilsole24ore.com/art/impresa-e-territori/2018-10-16/tap-fermare-gasdotto-costerebbe-troppo-caro-l-ammissione-m5s-074116.shtml?uuid=AEB7AsNG

https://www.repubblica.it/scuola/2018/10/05/news/scuola_legge_bilancio_tagli_100_milioni-208224144/

https://www.ilfoglio.it/politica/2018/01/04/news/m5s-come-funziona-rousseau-171579/

https://www.ilsole24ore.com/art/notizie/2019-02-08/dalla-millenaria-democrazia-francese-pinochet-dittatore-venezuelano-tutte-gaffe-di-maio-182746.shtml?uuid=AFkz53K

 

II - Immigration et franc CFA : « Toi, France, pharisienne démasquée ! »

 

Dans un élan d’alter-mondialisme, le Président Chirac s’exprima en ces termes en 2001, à l’occasion du XXIe Congrès Afrique-France :

« On oublie seulement une chose : c’est qu’une grande partie de l’argent qui est dans notre porte-monnaie vient précisément de l’exploitation, depuis des siècles, de l’Afrique. Pas uniquement, mais beaucoup vient de l’exploitation de l’Afrique. Alors, il faut avoir un petit peu de bon sens, je ne dis pas de générosité, mais de bon sens, de justice, pour rendre aux Africains, je dirais, ce qu’on leur a pris. D’autant que c’est nécessaire, si on veut éviter les pires convulsions et difficultés – avec les conséquences politiques que ça comporte – dans le proche avenir. »

18 ans plus tard, l’Italie découvre l’existence du franc CFA. À vrai dire, tous les Français eux-mêmes, ne savent peut-être pas de quoi il s’agit. Nous ne nous risquerons pas à étaler les vertus et les vices de cette monnaie, aussi bien pour l’économie des pays utilisateurs que pour l’économie française. Nous rappellerons, toutefois, qu’il s’agit d’un sujet hautement sensible qui inspire les thèses néocolonialistes. Le colonel Kadhafi, eut, jadis, le dessein de remplacer le franc CFA par une monnaie émise par la Lybie. Certains affirment que cette initiative n’a pas joué en sa faveur au moment où son élimination fut décidée.

La presse italienne fait état, depuis le 20 janvier 2019 (date d’une déclaration du vice-Président du Conseil italien, Luigi Di Maio) de l’étrange corrélation observée entre les coups d’État se déroulant au sein des pays utilisateurs du franc CFA et la volonté des gouvernants (renversés) de sortir de la Communauté financière africaine. L’économiste « italo-africain » (vous noterez que la presse transalpine ne s’embarrasse guère de précisions sur le pays africain en question) Otto Bitjoka a profité d’une interview menée par le très 5 étoiles Alessandro Di Battista pour expliquer que la Communauté financière africaine n’est que le prolongement de la colonisation de l’Afrique noire par la France.

 

« Les intérêts versés par les pays africains à la France financent son déficit public et lui permettent d’être parmi les premières puissances mondiales. Sans eux, elle n’en serait que la quinzième. »

– Luigi Di Maio, Vice-Président du Conseil italien, ministre du travail, le 20 janvier 2019.

 

À la toute fin du XIXe siècle, la Royaume d’Italie à peine unifié lançait une campagne de conquêtes coloniales en Afrique orientale dans l’optique de rattraper son retard sur ses voisins européens. Les troupes italiennes avaient alors été humiliées par l’armée éthiopienne à Adoua en 1896. L’Italie fasciste y prit sa revanche en 1936 avec le couronnement d’Emmanuel III, dès lors empereur d’Éthiopie.

Pourquoi cette parenthèse historique ?

D’abord, parce que la question coloniale est un point sensible du roman national italien. L’Italie n’a pas connu les joies de la décolonisation, ayant été privée ses colonies en 1943, lors de la chute du fascisme. C’est là un fait particulièrement humiliant pour nos voisins transalpins.

Ensuite,  les flux migratoires en provenance du continent africain présentent une caractéristique frappante : la destination européenne des immigrés coïncide régulièrement avec l’ancienne métropole de l’ère coloniale. On observe en France une grande  communauté d’immigrés venant des anciennes colonies et protectorats de cette métropole. C’est aussi le cas en Italie. De nombreux Érythréens, Soudanais et Somaliens débarquent à Lampedusa chaque année. Plus que des Maliens et des Ivoiriens, par exemple. C’est là que le sophisme du Mouvement 5 étoiles autour du franc CFA trouve sa limite. La majorité des immigrés qui arrivent sur les côtes italiennes ne viennent pas de pays membres de la CFA.

Alors, pourquoi cette polémique ?

Dans sa déclaration, L. Di Maio a introduit deux thèmes : l’immigration et le budget de l’État italien pour 2019. Le fond de son argumentation reposait moins sur les vicissitudes du franc CFA et sur les malheurs de l’Afrique que sur la faible latitude accordée au gouvernement italien par la Commission européenne dans l’élaboration de son budget. Or quelles armes possède le gouvernement italien dans ce bras de fer qui l’oppose à l’Union Européenne depuis plusieurs mois ?

 

  1. L’argument de l’immigration : l’Italie doit gérer d’importants flux migratoires à la différence de bien des pays d’Europe du nord qui peuvent presque faire de « l’immigration choisie » en profitant de l’Accord de Dublin.

  2. L’argument de l’important déficit français pour la même année, signe du statut privilégié de la France en Europe et de l’infériorité hiérarchique italienne que la Commission européenne ne cherche même plus à masquer.

 

Il n’y a qu’un pas à faire pour  conclure que les 5 étoiles auraient gardé pour eux ce secret de polichinelle qu’est le franc CFA – si le budget italien n’avait pas été raboté par l’UE .

 

https://www.youtube.com/watch?v=fzWvhXRLAYA

http://video.lefigaro.fr/figaro/video/le-vice-premier-ministre-italien-attaque-la-france-sur-le-franc-cfa/5998219907001/

 

 

 

Toujours sur le volet migratoire, la loi asile et immigration est en passe d’être adoptée en France (le 1er août 2018). Quelques étoiles montantes de la Macronie ont fustigé la décision du ministre de l’intérieur Matteo Salvini de bloquer le bateau Aquarius, bien connu pour son activité humanitaire en mer Méditerranée.

« Ce que fait le gouvernement italien est immonde. »

 – Gabriel Attal, porte-parole de la REM, le 12 juin 2018.

Certes M. Attal n’est pas ambassadeur, ni même consul, mais il était alors porte-parole du parti présidentiel, ce qui est symboliquement tout aussi important. François Asselineau ou Philippe Poutou eussent-ils tenu les mêmes propos, au même moment, que ceux-ci n’auraient pas même traversés les Alpes.

Nous verrons que Matteo Salvini a su habilement exploiter cette erreur politique dans les mois qui suivirent. D’autant que la nouvelle législation française en matière migratoire se rapproche des standards italiens. Concernant les pratiques de la police aux frontières françaises, elles contrastent singulièrement avec l’écœurement de M. Attal.

 

https://www.bfmtv.com/international/ce-que-fait-le-gouvernement-italien-est-immonde-les-propos-du-porte-parole-larem-passent-mal-en-italie-1470105.html

 

III - Frontière ? Vous avez dit frontière ? Comme c’est bizarre…

 

 

Une frontière est à la fois très concrète et très abstraite. Concrète lorsque vous lisez un panneau vous l’indiquant, abstraite quand vous refusez  de comprendre le sens qu’on lui accorde communément. Étrangement, ce ne sont pas les moins légalistes de tous qui entrent dans la deuxième catégorie.

Qui eût cru que des douaniers français eussent pénétré le territoire italien le 30 mars 2018 pour imposer un contrôle urinaire à un immigré nigérian régulier – passager d’un train Milan-Paris – en gare de Bardonecchia ? Il fallait bien que la presse de l’extrême sud-est français relate les faits pour que l’on comprenne l’onde de choc qui agitait l’Italie, qui venait d’être violée par un proche voisin : la France[7].

On ne peut pas reprocher aux forces de l’ordre de perquisitionner un domicile ou les locaux d’une association, dès lors qu’elle le fait dans le strict respect de la loi. Mais aucune loi ne permet à une police étrangère de perquisitionner le local d’une association. Du moins, aucune loi ni accord bilatéral n’autorisait les douaniers français à faire autorité en territoire italien, en examinant les locaux de Rainbow4Africa à Bardonecchia.

Matteo Salvini, à la tête de la coalition de centre-droit qui avait alors  recueilli 37%[8] de sièges à la chambre des députés (les élections s’étaient tenues le 4 mars), réagit à cet événement avec sa délicatesse légendaire :

« Au lieu de renvoyer les diplomates russes, ici, c’est les diplomates français qu’il faut virer ! Nous au gouvernement, l’Italie retrouvera sa fierté en Europe. Nous n’avons pas de leçons à recevoir de Macron ni de Merkel. Nos frontières, c’est nous qui les contrôlons. » 

C’est là un premier aperçu singulier de la vie transfrontalière et des agissements de la police françaises dans la zone franco-italienne. Mais ce n’est pas tout. La gendarmerie a aussi son mot à dire dans cette course à la transgression des traités internationaux (européens en l’occurrence). Il est également possible de renvoyer un groupe de clandestins (mineurs compris ) en les acheminant en fourgon jusqu’à Claviere – sans en aviser, préalablement, les autorités italiennes – avant de les faire sortir dans un bois discret (au nez et à la barbe de policiers italiens en civil). Cela s’est produit en octobre 2018.

En soi, ces pratiques ne choquent pas le ministre Matteo Salvini. Mais il se délecte de ces bavures qu’il ventile façon puzzle lorsqu’un membre du gouvernement français ose faire une quelconque remarque sur la gestion des navires humanitaires par les autorités italiennes en mer Méditerranée.

 

https://www.lastampa.it/2018/04/01/italia/blitz-della-gendarmerie-a-bardonecchia-la-dogana-francese-sospende-i-controlli-gExATJNfPBOG3pJ7JNSzvO/pagina.html

 

https://torino.corriere.it/cronaca/18_ottobre_16/claviere-cosi-poliziotti-francesi-hanno-sconfinato-lasciando-migranti-territorio-italiano-090b10b0-d115-11e8-81a5-27b20bf95b8c.shtml

 

 

IV - Après Paris, quand les Français de Bruxelles s’en mêlent…

 

Dans toute assemblée, quelle que soit son échelle, celui qui détient les cordons de la bourse est extrêmement puissant. En observant les questeurs de l’Assemblée nationale à la Commission européenne (qui étudie à la loupe les déséquilibres macro-économiques des pays membres et qui émet des recommandations aux États pour l’élaboration de leur plan de budget annuel) nous  vérifions cette règle.

Or qui est l’heureux élu depuis le 1er novembre 2014 ?

Pierre Moscovici, ancien ministre de l’économie et des finances sous François Hollande (gouvernements Ayrault I et II) et actuel commissaire européen aux affaire économiques et monétaires, à la fiscalité et à l’union douanière.

Le curriculum vitae de P. Moscovici est aussi long que la liste des contradictions entre ses sermons de commissaire européen et son action en tant que ministre. Le gouvernement gialloverde[9] ne manque pas de rappeler à qui veut l’entendre, que les budgets proposés par la France lorsque Moscovici était en fonction auraient également dû être rejetés par la Commission. Pour les Italiens, Moscovici est, comme E. Macron, un Français arrogant qui devrait balayer devant sa porte avant de donner des leçons de rigueur budgétaire. Déficit public français : 5,3% du PIB en 2012, 4,3% du PIB en 2013 (avec hausse de 2% des dépenses publiques) et 4% du PIB en 2014. Voici le bilan de P. Moscovici à Bercy. Bien difficile, ensuite, de faire la morale aux autres européens sur le respect des 3% de déficit et sur la rigueur des comptes publics… C’est aussi cette contradiction entre la parole et le geste qui excita les plus vives passions au parlement européen – chez les eurodéputés italiens – lorsque le parlementaire leghiste Angelo Ciocca écrasa avec sa chaussure le discours de P. Moscovici annonçant le rejet du budget italien par la Commission le 24 octobre 2018.  

Alors, cela se sait, il faut une solidarité budgétaire pour préserver l’Euroland. Si un pays membre est surendetté, c’est le taux d’intérêt de tout le marché des capitaux qui augmente, pénalisant États, entreprises et consommateurs. Mais chez les pères fondateurs, les démocrates-chrétiens avec Robert Schuman et Alcide de Gasperi en tête, la solidarité ne se bornait pas à des questions budgétaires. Les valeurs judéo-chrétiennes qui unissent les peuples d’Europe étaient tout aussi centrales. Elles doivent, aujourd’hui, s’observer en matière migratoire : l’Italie ne doit pas avoir à gérer seule les arrivées presque quotidiennes de migrants sur ses côtes (n’allez pas croire qu’un système européen de répartition est fonctionnel, Matteo Salvini est obligé de faire un scandale toutes les deux semaines pour que les « partenaires » européens se saisissent de la question). Mais le manque d’unicité est aussi mit en évidence lorsqu’un citoyen européen est séquestré, torturé et exécuté dans des circonstances obscures en Égypte[10]. Les autorités italiennes (à commencer par le Président du Conseil, d’alors, Matteo Renzi), s’impatientant devant le silence de leurs homologues égyptiens, rappelèrent leur ambassadeur au Caire. Il n’y eut pas de solidarité européenne. Les autres membres poursuivirent des relations diplomatiques normales avec l’Égypte, laissant l’Italie seule avec son martyr ensanglanté.

 

https://www.huffingtonpost.fr/2018/10/24/un-eurodepute-ecrase-de-sa-chaussure-les-notes-de-moscovici_a_23570071/

https://www.repubblica.it/esteri/2016/02/04/news/egitto_procura_giza_su_corpo_di_regeni_chiari_segni_di_torture_e_percosse-132694941/

 

V - Le Lyon-Turin est mort ce soir

 

 

 

Après le tunnel du Mont-Blanc et celui du Fréjus, trouer une nouvelle fois les Alpes et apparu nécessaire en France afin de pérenniser les flux commerciaux transitant par la Vallée de la Maurienne.

Des deux côtés des Alpes, on s’est aperçu, en creusant, que la tâche ne serait pas simple à cause du gaz présent dans la roche : le radon. Il est radioactif, mais peut-être ventilé. Par ailleurs, une petite portion (115 mètres sur 12,2 kilomètres) du tunnel de Bussoleno (côté italien) présenterait une forte probabilité de présence d’amiante. Des solutions techniques ont été trouvées à de pareils problèmes pour réaliser un autre grand tunnel alpin (celui de Lotschberg, ouvert en 2007). Ce n’est alors pas vraiment l’amiante qui déchaîne les passions côté italien.

D’après la légende abondamment véhiculée parmi les “No Tav”[11], le signataire du contrat serait le paria Silvio Berlusconi qui l’aurait paraphé le 28 janvier 2001, régalant – à l’occasion – ses amis les magna des travaux publics et autres boursicoteurs.

Voilà pour l’argumentaire des anti-Tav (Mouvement 5 Étoiles en tête). C’est un faux historique. Le 29 janvier 2001 – véritable date du premier accord binational sur le Lyon-Turin – gouvernait la coalition de centre-gauche qui format le gouvernement Amato II (à vrai dire, le même gouvernement était déjà en place la veille). Eu égard à sa composition, ce gouvernement était relativement europhile car démocrate-chrétien, progressiste – car socio-démocrate – et écologiste. Le gouvernement Berlusconi II fit son entrée au pouvoir en juin 2001, soit près de 4 mois après la signature du premier accord franco-italien sur le Lyon-Turin. Une liste plus complète des rencontres franco-italiennes au sujet de ce projet ferroviaire comprendrait les dates de 1996, 2004, 2011, 2014, 2015, 2016. À entendre la rhétorique “pentastellata” (du Mouvement 5 étoiles), l’histoire de ce projet débuterait en 2001. Elle se négocierait aujourd’hui dans l’urgence, à coups de « rapport coûts-bénéfices » envoyés à l’Ambassade de France à Rome par Danilo Toninelli (Mouvement 5 étoiles), actuel ministre des transports du gouvernement gialloverde.

Notons, par ailleurs, que le projet est un peu plus complexe qu’un simple tunnel. En réalité, des tunnels annexes sont également prévus. Concernant le tunnel de base (reliant Saint-Jean de Maurienne à Susa), la répartition des dépenses serait la suivante : pour 8,5 milliards d’euros , 40% (3,4 milliards) serait financé par l’UE, à hauteur de 35% (2,975 milliards) par l’Italie et enfin 25% (2,125 milliards) par la France

Côté français, ce projet est apprécié dans la mesure où il développe le ferroutage dans la vallée de la Maurienne – une vallée où les pics de pollution liés au transport routier sont aussi vertigineux que les monts qui l’encadrent.

Côté italien, il est aussi controversé qu’a pu l’être l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, chez nous. La maire 5 étoiles de Turin, fidèle à la ligne du Mouvement, y est opposé. Mais qu’en pense la vox populi (vox dei) ? Le 11 novembre 2018, plus de 30 000 personnes (selon la presse locale) ont manifesté dans les rues turinoises en faveur du lancement des travaux. Le 12 janvier dernier, ils étaient à peine moins nombreux à s’y rassembler de nouveau. Le camp des “No Tav” , quant à lui, prend une importance non négligeable et jouit du soutien de personnalités telles que l’écrivain Erri De Luca.

D’un côté des Alpes, on veut améliorer la qualité de l’air ; de l’autre, on s’interroge sur la pertinence de trouer la montagne et sur la probité des futurs exploitants de la structure.

Nommons cela le relativisme alpin.

 

http://www.fnaut-paca.org/Docs_pdf/U_amiante.pdf

http://www.presidioeuropa.net/blog/tutti-gli-accordi-della-torino-lione/

 

https://www.publicpolicy.it/tav-di-cosa-parliamo-accordi-tracciato-costi-torino-lione-82222.html

https://en.wikipedia.org/wiki/Berlusconi_I_Cabinet

https://en.wikipedia.org/wiki/Berlusconi_II_Cabinet

https://it.wikipedia.org/wiki/Governo_Amato_II

http://www.telt-sas.com/en/home-en/

 

VI - La doctrine Mitterrand : c’est à ne rien y comprendre.

 

Par sa doctrine, le Président Mitterrand a engagé la parole de la France ad vitam æternam vis-à-vis de criminels condamnés par la justice italienne pour de multiples enlèvements et homicides volontaires. S’il est toujours bon pour l’ego de s’autoproclamer « patrie des droits de l’homme », il est plus difficile de tenir effectivement ce rôle et d’en présenter une cohérence philosophique.

De qui parle-t-on ?

Les Brigades rouges fondées par R. Curcio, M. Cagol et A. Franceschini, comme les groupes Prima Linea et Lotta continua pensaient mener une croisade contre un État totalitaire (d’où la revendication d’une filiation avec i partigiani de la Seconde Guerre mondiale). Au nom de cette croisade, ils s’imposèrent le devoir d’abattre policiers, journalistes, magistrats, politiciens et chefs d’entreprise.

Quel contexte ?

L’Italie allait mal durant cette décennie 1970-1980. Elle avait commencé par un Mai 68 à rallonge (septembre 1968 – été 1969, du maggio strisciante à l’autunno caldo) qui permit de grandes avancées sociales pour les travailleurs et les étudiants italiens. La réaction fut dévastatrice. Des mouvances fascistes et monarchistes mirent en place la stratégie de la terreur pour tenter de prendre le pouvoir.

On résume souvent les années de plombs à cette opposition entre deux extrêmes, noirs (fascistes et monarchistes) contre rouges (marxistes-léninistes et maoïstes). Le 12 décembre 1969, une bombe explosa Piazza Fontana à Milan. Bilan : 15 morts et 88 blessés. Les « noirs » commirent d’autres attentats[12] et en accusèrent les mouvements de gauche.

Des groupes d’extrême-gauche, les « rouges », radicalisèrent progressivement leur mode d’action jusqu’à entériner la lutte armée contre les fascistes, l’État italien et les figures de proue du capitalisme (grands industriels en tête).

Nobles idées, noble lutte, dites-vous ?  → non ta question de rhétorique ne marche pas, on ne se dit pas du tout ça !

Prenons un peu de recul sur les choses. Le régime italien des années 1970 reposait sur la même Constitution que celle qui entra en vigueur en 1948 :

« L’Italie est une République démocratique fondée sur le travail. La souveraineté appartient au peuple qui l’exerce dans les formes et dans le cadre de la Constitution. », proclame l’article 1.

Un Mussolini pouvait-il donc dominer l’Italie dans les années 1970 comme le Duce le fit, de l’assassinat de G. Matteotti (10 juin 1924) à sa mise en minorité par le Grand Conseil du Fascisme le 24 juillet 1943 ? Non, car la Constitution était respectée. L’Italie était une démocratie libérale.

En accueillant les fugitifs des groupes terroristes « rouges », en les soustrayant à la justice italienne, le Président Mitterrand légitima leur lutte et, par conséquent, leur idéologie. Aussi, la France, via le Président de la République, maître de la diplomatie nationale en vertu de l’article 14 de notre Constitution, déclara dans les années 1980 que l’Italie était un « État totalitaire » et sa justice, un « paillasson ». L’auteur du Coup d’État permanent imposa sa lubie à la nation française et, de fait, à sa voisine italienne. La France avait désormais la mission d’accueillir et de protéger ces « résistants italiens de l’intérieur ».

Vu de France, cette doctrine Mitterrand est l’expression de la grandeur de notre nation et de notre attachement à la Déclaration universelle des droits de l’homme (avec une définition très particulière de « l’arbitraire », si on se réfère à l’article 9).

Vu d’Italie, C. Battisti, N. Manenti, et consorts sont des Mohamed Mera, des frères Kouachi, qu’un pays voisin et prétendument ami couvre illégitimement, alors que justice devrait être rendue depuis plus de trente ans.

Initiateur de ce cercle vicieux, F. Mitterrand est la première cible des critiques, mais aucun de ses successeurs ne fit extrader les latitanti présents, encore aujourd’hui, sur le territoire français. Pire encore, N. Sarkozy, par exemple, contribua activement à la reproduction de la doctrine Mitterrand durant son quinquennat présidentiel avec le cas de M. Petrella[13] dont il annonça l’extradition en 2008, avant de se raviser.

Si le Président de la République a hérité du droit régalien de gracier un condamné (article 17 de notre Constitution), ce droit s’exerce là où l’État français est souverain, car le Président de la République est légitimement élu par la souveraine nation française et nulle autre (articles 3 et 7 de la Constitution). « Monarque républicain »[14], peut-être, mais pas monarque universel. La doctrine Mitterrand abuse largement des pouvoirs conférés par l’article 17. Elle manipule honteusement les dispositions de l’article 3 de la Convention européenne d’extradition (1957) relatif aux crimes politiques, qui permettent à un pays de ne pas extrader un criminel relevant de cette catégorie. Rappelons que la peine de mort ayant été abolie « en temps de paix » en 1948 en Italie, les terroristes furent condamnés à la prison à perpétuité par la justice italienne, ce qui soustrait ces cas à la jurisprudence européenne sur le refus d’extrader vers un pays appliquant la peine de mort.

Les terroristes rouges et noirs étaient des criminels de droit commun. Si l’Italie s’était comportée de la même manière avec les membres des groupes Charles Martel et Action directe dans les années 1980, la France se serait légitimement indignée.

Qu’auraient pensé les proches des victimes du Bataclan, si l’Italie avait accueilli leurs bourreaux comme nous accueillîmes et protégeâmes ces terroristes ?

François Mitterrand fit l’erreur de voir en les Brigades rouges des résistants qu’on amnistie et qu’on acclame à la Libération. Il fit l’erreur d’engager indéfiniment la France dans une voie dont rares sont ceux qui comprennent la logique, sinon celle d’une idéologie aussi sibylline que les « forces de l’esprit ». La mémoire italienne, de gauche et de droite, retient qu’il ne s’agissait que de criminels illuminés dont notre ancien Président et notre intelligentsia de l’époque partageaient l’opium.

 

https://www.corriere.it/politica/cards/dalla-francia-peru-dove-sono-latitanti-rossi-neri-che-l-italia-non-puo-riavere/tanti-francia-protetti-dottrina-mitterand_principale.shtml

https://www.conseil-constitutionnel.fr/le-bloc-de-constitutionnalite/texte-integral-de-la-constitution-du-4-octobre-1958-en-vigueur

https://rm.coe.int/168006459c

 

VII - Le palais Farnese au cœur de la relation franco-italienne.

 

 

Dernièrement, les diplomaties française et italienne ne réussirent pas à s’accorder sur une position commune au sujet du Venezuela. De nouveau, la France se rangea dans le bloc européen majoritaire en soutenant Juan Guaidò contre Nicolas Maduro. Côté italien, la ligne diplomatique est définie par le Parlement, où les 5 étoiles font front en faveur de Maduro et plaident la « neutralité ». Cela crée une cacophonie dans le pays où le Président de la République italienne, Sergio Mattarella, dû s’exprimer pour sauver la face le 4 février 2019 : « Non à l’incertitude entre violence et démocratie. »

Toujours au sujet de la diplomatie, le rappel de l’ambassadeur de France en Italie par le Quai d’Orsay le 7 février dernier m’a immédiatement fait penser à la vacance de l’ambassade de France à Rome. Il s’agit tout de même du palais Farnese, siège de l’ambassade de France depuis 1874, acheté par l’État italien en 1936 et immédiatement cédé pour usage diplomatique à la France pour une durée de 99 ans (un bail emphytéotique donc). En pratique, la diplomatie française a, à trois ans près, toujours occupé le palais Farnese depuis que Rome est italienne. L’État français en fut même le propriétaire de 1911 à 1936, jusqu’à ce que l’État italien fasse usage de son droit de préemption sous Mussolini. L’école française de Rome y a, en outre, élu domicile depuis 1875. Autrement dit, ce palais est le symbole d’une antique symbiose franco-italienne autour des arts et de la culture. Nous avons vu que, récemment, les questions migratoires et budgétaires animaient vivement le couple franco-italien. Il est indéniablement plus difficile d’y trouver un terrain d’entente. La musique adoucit les mœurs, mais encore faut-il qu’un mécène entretienne l’orchestre !

À propos de bourse, c’est le trésor public français qui a la charge de rénover et d’entretenir le bâtiment. Au début des années 2000 et entre 2013 et 2015, d’importants travaux ont été effectués au frais du contribuable français. Dans le cadre d’une relation symbiotique, on ne compte pas ce genre de dépenses. Mais lorsque le couple se déchire ? Le bail d’occupation du palais Farnese prendra fin en 2035, dans à peine 16 ans… Si des gouvernements populistes et francophobes venaient à se succéder d’ici-là, pourquoi serait-il renouvelé ?  Et le joyau Farnese, cajolé pendant plus de 150 ans, reviendrait de droit à son propriétaire : l’État italien. Quelle revanche cela serait sur ces Français qui ont « volé » la Gioconda du maître da Vinci[15] !

Mais il n’en sera rien, fort heureusement.

 

https://www.repubblica.it/politica/2019/02/04/news/venezuela_mattarella_democrazia_violenza_ue-218260577/

https://it.ambafrance.org/Breve-chronologie-du-Palais

http://www.lefigaro.fr/histoire/archives/2016/12/12/26010-20161212ARTFIG00295-il-y-a-105-ans-la-france-achetait-le-palais-farnese.php

 

 

Tentative de conclusion

 

Nous avons, je l’espère, fait le tour d’horizon des points de dissensions les plus récents entre la France et l’Italie. Je n’ai pas mentionné le traumatisme de la coupe du monde de football 2018, bien que, là aussi, il y ait des choses intéressantes à dire sur le rapport qu’entretiennent les Italiens avec ce sport. Pour vous en donner une petite idée, disons simplement qu’en Italie le football est historiquement une authentique profession populaire, qui a permis à de nombreuses familles d’échapper à la misère.[16] L’engagement des joueurs italiens sur le terrain et la tactique adoptée reposent exclusivement sur l’objectif de la victoire : la paye du joueur dépendait de cela (et on ne parle pas des salaires du football professionnel actuel). Ce sport a évolué depuis le XXe siècle, mais une large frange des supporters italiens raisonne encore au travers de cette vision du football. En outre, les nombreuses coupes du monde remportées par la Squadra azura ont permis à l’Italie de briller sur la scène internationale. Ces prouesses sportives donnèrent un sens aux paroles de l’hymne Fratelli d’Italia « L’Italie s’est dressée, a relevé sa tête, montée du heaume de Scipion l’Africain. ».

Si la France est un ancien Empire aux visées universalistes (Cf V. Giscard d’Estaing, Les Français : réflexion sur le destin d’un peuple, 2000), le Risorgimento italien s’est bâti sur le mythe de l’Empire romain et sur la ferveur catholique qui unissait les peuples italiens (un autre universalisme). Il en résulte deux peuples, voisins et pas peu fiers d’eux-mêmes.

Ils entretiennent de longue date un rapport passionnel de caresses et de coups de poignard. S’il fallait en faire une peinture murale, on y représenterait les topos baroques d’Eros et de Thanatos réunis.

Les troupes françaises ont fréquemment franchi les Alpes, soit pour soutenir, soit pour envahir. La France en a gagné Nice et la Savoie (Royaume de Piémont-Sardaigne) et, auparavant, la Corse (République de Gênes). Les troupes italiennes ont traversé une fois la frontière, l’Italie a perdu Tende et la Brigue (aujourd’hui dans les Alpes-Maritimes). Dans cette liaison, le sort est donc moins souvent favorable aux Italiens qu’aux Français. C’est peut-être pour cela que nous somme taxés « d’arrogance » de l’autre côté des Alpes et, qu’en retour, nous traitons les Italiens avec un certain paternalisme.

Si les données commerciales vous intéressent, la France est le deuxième client et le deuxième fournisseur de l’Italie mais notre balance commerciale est aujourd’hui négative (donc positive côté italien). Pour une revue générale des caractéristiques italiennes, voyez ceci :

https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/italie/presentation-de-l-italie/

 

Rappelons également qu’aujourd’hui, près de 5 millions de Français seraient issus de la diaspora italienne. L’Italie fut  en effet une terre d’émigration massive jusqu’à la deuxième moitié du XXe siècle. Là encore, il existe un « fratricide rassurant »[17], une exaction meurtrière opposant deux factions du peuple que l’on commémore. Je parle du massacre des immigrés italiens d’Aigues-Mortes survenu les 16 et 17 août 1893. Celui-ci coïncide plus ou moins avec une période de guerre commerciale entre les deux pays voisins (initiée en 1888 à cause du non-renouvellement d’accords de libre-échange). Pour l’anecdote, la France signa la même année  un accord de libre-échange avec l’Allemagne (Traité de Stuttgart, dont l’article 11 provoqua une polémique semblable à celles qui entourèrent récemment le Traité d’Aix-la-Chapelle). Je laisse les experts de cette période nous dire si cette signature avait été contrainte par les dispositions du Traité de paix de Francfort du 10 mai 1871.

C’est bien la preuve que deux lectures opposées de l’Histoire (idiographique pour l’une et celle de l’École des Annales,pour l’autre) peuvent aboutir à la même conclusion. France et Italie s’unissent et se déchirent de manière plus ou moins cyclique, pour une question de lutte entre chefs, de lutte commerciale ou pour l’orgueil de toute la nation et, souvent, pour tout cela en même temps. 

Une autre manière de voir les relations franco-italiennes serait de penser au triangle amoureux Allemagne-France-Italie. On pourrait estimer que la France, souffrant d’un sentiment d’infériorité vis-à-vis de l’Allemagne depuis la défaite de Sedan (1870), le compenserait par un sentiment de supériorité à l'égard de l’Italie.

 

 

[1]Dixit le chancelier autrichien K.M.Metternick à l’occasion du Congrès de Vienne (1815).

 

[2]Il n’y a pas de véritable équivalent de l’École nationale d’Administration en Italie. En cherchant, vous trouveriez la Scuola Nazionale dell’Amministrazione, mais elle n’est qu’un ersatz de l’ENA.

 

[3]Pour la notion de « démocratie du public », voir Bernard Manin, Les principes du gouvernement représentatif.

 

[4]Cela s’est déroulé le 7 février 2019 à Montargis (45).

 

[5]TAP : Trans Adriatic Pipeline, gazoduc géant devant relier la mer caspienne à l’Europe du Nord en passant par la Grèce, l’Albanie et les Pouilles. Accord signé en 2008 entre le EGL et la société norvégienne Statoil. De nombreuses multinationales du secteur énergétique ont ensuite signé, en 2013, à Bakou un contrat d’approvisionnement en gaz. Des associations environnementales et des maires des Pouilles se sont mobilisés pour demander le déplacement du tracer du pipeline de quelques centaines de kilomètres afin de protéger une plage et plusieurs hectares d’oliviers (au cœur de l’économie locale). Le M5S avait fait de l’annulation du contrat TAP son cheval de bataille pendant la campagne. Arrivé au pouvoir, il s’est heurté à la réalité des contrats internationaux. L’amende encourue pour l’annulation des opérations étaient presque aussi élevée que les ressources nécessaires pour financer le revenu de citoyenneté.   

 

[6]Voir les effets du DDL sicurezza e immigrazione sur le système Sprar qui subventionnait des associations chargées d’enseigner l’italien et de former les immigrés à un métier qu’ils pouvaient exercer localement en leur évitant, par exemple, de tomber immédiatement, dans les mailles des réseaux mafieux.

 

[7] ( si l’on prend en compte la définition wéberienne de l’État )

 

[8]L’Italie est un régime parlementaire qui s’appuyait en 2018 sur un système mixte de scrutin uninominal à un tour (pour 37%), de scrutin proportionnel (pour 61%) et les 2% restants étaient les élus des Italiens de l’étranger. Le résultat de la coalition Lega-Forza Italia (1ère du scrutin) avait de quoi faire espérer un ministère à Matteo Salvini, futur ministre de l’intérieur. https://www.lemonde.fr/europe/article/2018/03/03/elections-en-italie-ce-qu-il-faut-savoir-du-nouveau-mode-de-scrutin_5265241_3214.html

 

 

[9] Gouvernement né du contrat signé entre le Movimento 5 Stelle (jaune) et la Lega (verte) le 14 mai 2018.

 

[10] Voir l’affaire Giulio Regeni, disparu au Caire le 25 janvier 2016 et dont le corps mutilé fut retrouvé 10 jours plus tard. 

 

[11]“No al treno ad alta velocità”, groupe d’opposants au projet ferroviaire Lyon-Turin.

 

[12]Le terrorisme noir dans l’Italie des années 1970 a-t-il été appuyé par les services secrets italiens ? La question n’a, à ce jour, toujours pas de réponse. Mais de forts soupçons pèsent sur certains fonctionnaires, notamment concernant l’attentat de Piazza Fontana.

 

[13]Marina Petrella, condamnée à perpétuité en Italie en 1992 pour l’assassinat d’un officier de police, séquestration de magistrat, implication de l’affaire Moro et d’autres attentats. Elle réside aujourd’hui en France et n’a pas purgé sa peine.

 

[14]Voir Maurice Duverger, La Monarchie républicaine, 1974.  

 

[15]Les rancunes sont tenaces. N’essayez pas d’expliquer à un Italien que la Joconde fut un présent de Vinci à François Ier et qu’elle n’a donc pas été dérobée à l’Italie, c’est chose vaine.

 

[16]Le type de misère qu’on observe dans les films de Pier Paolo Pasoloni ou dans celui, plus léger, d’Ettore Scola Brutti, sporchi e cattivi.

 

[17]Terme utilisé par Benedict Anderson dans Imagined communities, 1983, parmi les trois facteurs de la construction de la nation (rôle de la presse, pèlerinage administratif et fratricides rassurants).

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