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Houellebecq ou la décadence occidentale

05/02/2019

     Houellebecq rappelle Maupassant. Dans Sérotonine, son dernier roman, il brosse le portrait du marginal. Le marginal observe le monde sans toutefois le maîtriser : il  appartient au monde malgré lui. Le monde le dégoûte, il ne s’y sent pas à sa place. Pourtant, il en est acteur. C’est le cas du personnage principal, Florent-Claude, un dépressif qui ne maîtrise plus rien – sa supériorité, c’est de s’en rendre compte.

 

 

 

     Pourquoi comparer Houellebecq à Maupassant ? D’abord, une méfiance envers la vie, un pessimisme schopenhauerien. Littérairement, Houellebecq s’approche aussi de l’esthétique naturaliste et du thème de la marginalité.

La préface de Pierre et Jean le confirme : pour Maupassant, le naturalisme, c’est « montrer la vérité, rien que la vérité et toute la vérité », c’est donner « une image exacte de la vie », « forcer à penser » et non « raconter une histoire ».

Houellebecq est dans cette optique. La présence des sciences est significative. Les analyses ou suggestions sociologiques se multiplient, de même que les observations du narrateur sur les individus, les classes. Le prénom de Florent-Claude est d’ailleurs, en lui-même, un marqueur sociologique frappant. Houellebecq montre la médiocrité des classes supérieures, insatisfaites, et l’absurdité du confort matériel : l’aisance ne mène, finalement, pas au bonheur. La société de consommation et la « social-démocratie » comme dit souvent le narrateur, n’ont pas tenu leurs promesses.

Sérotonine est une sorte de parabole, enfin, une image de notre société : le retour du religieux face à l’inanité de l’athéisme et de la débauche est marqué par une envie étrange, celle du narrateur, de passer une partie de ses vacances dans un monastère.

La solitude est un thème central du roman : l’individualisme est visé. Florent-Claude, soit l’homme contemporain ou l’homme à venir, se complaît dans une anti-ascèse, une passivité nihiliste – et, en même temps, acceptée, presque volontaire.

 

     Sérotonine présente un intérêt psychiatrique. Il y est fait mention du Captorix, la technicité du vocabulaire déstabilise le non-spécialiste. Pour contextualiser la chose, un sérieux travail de recherche a été accompli. On décèle une forme de naturalisme psychiatrique : la réaction de Florent-Claude aux médicaments prescrits par son psychiatre s’annonce a priori.

La démarche de Houellebecq est donc scientifique. « Dès qu’il s’agit de connaissance scientifique, le déterminisme est une condition a priori » écrit Lacan, dans sa thèse de doctorat.

Dans la même logique, le déterminisme houellebecquien retire à l’individu son libre arbitre. La fonction intentionnelle des personnages, dans ses romans, est apparemment nulle : les personnages sont toujours guidés par leurs pulsions, les circonstances – ou les médicaments.

Le déterminisme n’est pas à confondre avec le fatalisme. Le fatalisme suppose une divinité, une manne, une sanction exogène : or, chez Houellebecq, les passages athéistes (ou agnostiques, pour les moins convaincus) sont nombreux. Le narrateur s’oppose, par exemple, au panthéisme, à l’animisme, bref, à toute « mentalité primitive » (Lévy-Brühl). Tout ce que dit le narrateur image la rationalisation exclusive et le cartésianisme de la civilisation occidentale.

Houellebecq, par ce type de narrateur, n’en chante pas les louanges, mais en montre, simplement, les funestes conséquences. L’Occident va droit au suicide, comme Florent-Claude – car je tiens ses derniers mots pour un suicide implicite (« Est-ce qu’il faut vraiment, en supplément, que je donne ma vie pour ces minables ? Est-ce qu’il faut vraiment être, à ce point, explicite ? Il semblerait que oui »). Dans la continuité de Sérotonine, relisons Freud et son Malaise dans la civilisation.

 

     Au-delà des penchants naturalistes, Houellebecq conserve une originalité. Ses œuvres ont une dimension singulière. Sérotonine m’a fait penser à ce tableau de Baglione, l’Amour sacré et l’Amour profane : antinomie parfaite du roman de Houellebecq. Car chez Houellebecq, tout est désenchanté : le sexe non reproducteur et son corrélat l’éros, sont célébrés au détriment de l’agapê. Cette fuite de l’amour pur et transcendant vers la chair est inexorable, pour Florent-Claude : le vice toujours le saisit, à tout instant, et quand il est épuisé, c’est pour mieux pervertir.

 

 

BAGLIONE Giovanni, 1602, Amor sacro e Amor profano (Roma)

 

     Si la femme est objet de concupiscence pour Florent-Claude, ce dernier refuse en dernière instance d’être lui-même objectivé. Sartre écrit, dans l’Être et le Néant : « Il suffit que les amants soient regardés ensemble par un tiers pour que chacun éprouve l’objectivation, non seulement de soi-même, mais de l’autre. » Florent-Claude, lui, pour y échapper, préfère rompre : ainsi migre-t-il de femme en femme, avec misogynie, pour fuir l’objet de son amour et donc de son malheur. Le lecteur avisé y voit l’atomisation des cellules, l’impossibilité croissante, dans nos sociétés, de la fidélité conjugale.

 

     Une évidence reste à affirmer : ne confondons pas le narrateur et l’auteur. L’auteur écrit, le narrateur parle. De cette confusion naît le cynisme de Houellebecq. Au fond, Houellebecq, comme Diogène, n’enseigne aucune vérité morale : il montre, par l’amoralité ou l’alexithymie du narrateur, les contradictions du temps, lève le voile du monde, et c’est à ceux qui le lisent de choisir. Ceux-là peuvent aussi ne pas choisir, et déprimer. À ce titre, le narrateur écrit : « Il existe certaines zones de la psyché humaine qui demeurent mal connues, parce qu’elles ont été peu explorées, parce que heureusement peu de gens se sont trouvés en situation d’avoir à le faire, et que ceux qui l’ont fait ont en général conservé trop peu de raison pour en produire une description acceptable. » Il faut élargir ce propos. La littérature, en dévoilant le monde, peut nous faire saisir son absurdité, en nous faisant comprendre des vérités trop pures, inassimilables par nos pauvres âmes.

 

     D’un point de vue plus formel mais non moins significatif, le style houellebecquien évolue. Les flux de conscience et les monologues intérieurs presque purs, vrais, (tel Hamsun dans la Faim, avec ce personnage principal, si détaché, si exclu du monde) sont une myriade. La pensée s’écoule et ne s’arrête pas. Ce style et les phrases amples illustrent notre civilisation qui ne prend plus le temps. Ne soyons pourtant pas si catégoriques. L’usage remarquable du point-virgule, cette demi-pause, est une solution de continuité : le point-virgule est la nuance qu’il manque actuellement à notre époque, celle d’une dictature de l’instant. Le point-virgule, utilisé à foison – Houellebecq admire la maîtrise de la ponctuation par Tocqueville et son usage harmonieux du point-virgule –, trace la subtilité de Florent-Claude. Le tumulte égométrique du narrateur en est, un peu, apaisé. Le lecteur peut le suivre.

 

     Cette complicité invisible du lecteur et du narrateur, par l’ironie notamment, est un des rares liens entretenus par Florent-Claude, l’Individualiste – car c’est un personnage parabolique, à mon sens – avec le monde extérieur. Il rompt toute relation humaine : il est guidé par lalangue – définie par Lacan comme une grammaire pulsionnelle, de l’inconscient, in Je parle aux murs – plus que par la langue – ce qui lie les êtres animés.

 

     Homme, ressaisis-toi : ne fais pas de Florent-Claude ton destin. La leçon de Sérotonine, c’est qu’il faut, pour survivre, que nous apprenions de nouveau à vivre ensemble. Mais comment ? et jusqu’où ? Là est le problème kantien de l’insociable sociabilité des hommes.

 

 

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