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Affirmer violent le mouvement des "gilets jaunes" n'est pas le discréditer

22/01/2019

Depuis maintenant presque 2 mois, le mouvement des gilets jaunes que l’on ne présente plus perdure dans toute la France. Malgré une hétérogénéité sociale indéniable des mobilisés, qui met dans l’embarras tant les politiques que les syndicats, un « ras-le-bol général » allié à un « rejet du système représentatif » semblent caractériser l’ensemble de la mobilisation. Au delà de ces termes vagues sans cesse rabâchés par les médias - induits entre autres par la grande diversité du mouvement qui les empêche de le catégoriser aisément  – nombre d’aspects de la « protestation jaune » sont intéressants à plus d’un titre et méritent qu’on s’y attarde. 

 

 

Le tabou de la violence

 

C’est triste à dire, mais j’ai réellement pris conscience de l’ampleur du mouvement après avoir visionné une des nombreuses scènes de violence partagées sur les réseaux sociaux. La violence strictement physique m’a proprement stupéfaite ; cette ardeur à vouloir « casser du flic », quand ce n’est pas simplement la vitrine d’un petit commerçant ou (pire encore?) des biens communs, des rues en feu jusqu’au symbolique Arc de Triomphe. Celle des mots, moins visible n’en est pas moins choquantes, et va des insultes grossières envers le gouvernement jusqu’aux menaces de mort proférées à l’encontre du Président de la République. Je ne vous apprends rien. Ces images ont suffisamment fait le buzz. Bien entendu, je distingue la majorité des gilets jaunes de certains casseurs, mais cette violence latente est bien présente au sein du mouvement, et ceux qui font une distinction nette entre les deux se leurrent. D’accord, certains casseurs n’ont aucune affiliation avec les gilets jaunes mais il ne faut pas oublier que plusieurs incidents graves - et à ce jour, dix décès sont à déplorer - se sont produits non pas à Paris durant ces fameux samedis noirs mais bien à des blocages des gilets jaunes en province. Pourtant, la plupart des médias qualifient systématiquement cette violence comme l’œuvre de délinquants, pour notamment éviter d’être accusés de discréditer le mouvement en amalgamant casseurs et gilets jaunes. Et cela revient à nier sa dimension politique. Non, la violence n’est pas simplement le monopole de quelques abrutis souhaitant soulager leur ennui dans les débris d’une façade. Ça serait trop simple. Elle touche le mouvement dans sa globalité et sa profondeur va au-delà d’un acte délinquant. En occultant ce fait, on s’empêche de s’interroger sur sa signification et de chercher des réponses à une question simple :« Pourquoi ce mouvement est-il violent ? »

 

 

Un fossé entre représentants et représentés

 

Pour ne rien vous cacher, dans un premier temps mon incapacité à comprendre cette haine me déconcertait. En effet, qu’est ce que je peux comprendre à cette violence, moi, petite « bourge » de la classe moyenne, qui a son appartement au centre ville de Bordeaux et suivant ses études à la prestigieuse école Sciences Po Bordeaux ? Qu’est-ce que mon quotidien a en commun avec celui de la majorité de ces personnes que je vois vociférer sur mon écran au point de les trouver grotesques? Et si cette violence qui heurte ma sensibilité de jeune bobo n’était que le reflet de celle, silencieuse et vicieuse, de leur quotidien ? C’est la première fois que j’ai pris à ce point conscience d’être une « privilégiée », mot qui n’a de sens que par l’existence de moins bien lotis, et qui résonne dans ma tête presque comme une insulte. Pire encore, quand j’ai écouté des témoignages de gilets jaunes, j’ai été frappée par la pauvreté du vocabulaire et des lacunes en connaissances politiques de certains, mais surtout, surtout ! par le fait que ce soit ce détail qui monopolise mon attention. Tiens tiens, je fais du mépris de classe maintenant ? Et c’est ainsi que je comprends par moi-même avec une cruelle précision cette crise de la représentativité tant décriée dans les médias : un bien joli terme qui se traduit notamment par le fait de déterminer la crédibilité d’un message par sa forme avant de s’intéresser à son contenu. Des codes sont à acquérir pour avoir le droit d’être écouté comme représentant compétent. Or, si je baigne dedans matin et soir (Sciences Po oblige), la politique est en revanche à des miles et des miles du quotidien d’une certaine franche de la population, ces citoyens français pour lesquels le mot « citoyenneté » a perdu son sens depuis bien longtemps. L’éphémère passage aux urnes, dernier bastion d’une dépolitisation implacable dans certaines régions, n’est même plus capable de mobiliser correctement (près de 25 % d’abstention aux dernières présidentielles). Passé mon quart d’heure de culpabilisation de classe, je me fais la réflexion qu’un système ne peut décemment fonctionner lorsqu’il repose sur une majorité de la population dépolitisée et ignorante des institutions censée élire une minorité élitiste et totalement déconnectée de la réalité – de leur réalité. Comment peut-on avoir confiance en un système qu’on ne comprend pas ? J’ai néanmoins conscience que beaucoup ne sont pas ces  « analphabètes politiques » (les guillemets sont présents) que je décris – impossible dans un mouvement aussi hétérogène – mais une partie de ceux qui s’expriment ne maîtrisent clairement pas les codes de la politique. 

 

Mais… et alors ? Si c’était justement ces codes qui étaient les symptômes de ce malaise représentatif ? Ceux censés nous représenter ne parlent plus le même langage que la majorité de la population - ces « petites gens » comme diraient certains (je ne vise personne). Et passée la surprise de voir des individus s’exprimer dans un langage à la limite du familier sur des sujets aussi sérieux, je réalise que cela est sain. Ces personnes ne parlent pas ainsi par provocation mais simplement de façon naturelle. Et l’aurait-on oublié ? Cela me rappelle le controversé candidat Poutou à la présidentielle avec son franc parler qui ne faisait pas l’unanimité mais qui lui avait aussi permis de marquer les esprits, ou encore l’éclatant François Ruffin qui avait fait trembler les murs de l’Assemblée en osant se présenter en maillot de foot face à ses collègues députés, scandalisés par un tel outrage. 

 

Ces réactions font échos au travail du penseur de la politique Bernard Manin, et au « principe de distinction » qui serait de mise dans notre démocratie actuelle. Ce principe recommande des représentants élus distincts socialement et culturellement des représentés, et suppose que cette élite saurait mieux que le reste de la population déterminer le bien commun de l’ensemble de la nation. Raymond Aron semble y faire allusion lorsqu’il explique ironiquement dans un des cours qu’il donnait à l’ENA en 1952 que la solution idéale « serait de prendre les meilleurs et de leur dire : ‘Gouvernez dans l’intérêt de tous’. Malheureusement, on n’a jamais trouvé le moyen de savoir qui sont les meilleurs et quel est l’intérêt de tous ». En effet, ce modèle semble clairement à bout de souffle et par ailleurs totalement dépassé lorsqu’on sait qu’il servait dès le XIXe siècle à justifier d’exclure une partie de la population la plus pauvre de la vie politique (notamment par l’instauration d’un système censitaire), n’ayant soi-disant pas les compétences requises. L’idée selon laquelle la prise de décisions relèverait forcément du domaine des experts est donc loin d’être moderne… Avant de crier à tout va son incompréhension face à la « crise de représentation », faudrait-il peut-être se rappeler le sens premier du verbe « représenter ». Si le modèle de la démocratie représentative a encore un avenir, il serait urgent de réinjecter une dose du « principe d’identité » (cf Carl Schmitt), qui préconise des représentants sociologiquement et culturellement semblables au reste de la société. Les termes sont un peu lourds mais on comprend l’idée : pourquoi l’homme censé me représenter, dont j’ai potentiellement glissé le nom dans l’urne en respectant à chaque étape le jeu du processus électoral, incarne-t-il finalement l’exact opposé de ce que je suis ?

 

Un dialogue de sourds

 

Par ailleurs, la violence ne traduit elle pas le désespoir du manque d’interlocuteur ? Cette colère n’est pas nouvelle.  Mais à force de balayer d’un revers de la main toute contestation de réforme au nom d’un sacro-saint modèle néolibéral - cette fameuse « ligne directrice » qui n’a de sens que pour l’homme en cravate et qui voit en elle un argument indémontable -on a fini par s’y habituer et à ne prendre en compte uniquement des raisonnements éminemment techniques. A ne même plus prêter attention à ces protestations. Ah, ces fameux gaulois réfractaires au changement ! De plus, en se présentant perpétuellement comme l’unique voie possible et souhaitable contre les extrêmes, Macron a contribué à alimenter cette colère. En délégant ces divergences à de simple broutilles, il a rejeté le principe de délibération caractéristique des démocraties libérales, qui est censé légitimer les décisions prises par le gouvernement.  En ignorant systématiquement les oppositions sur le credo de « j’ai été élu pour ça », en faisant la sourde oreille, Macron a lui-même décrédibilisé son pouvoir. Mais enfin, mon chou, tu le reconnais toi-même : tu as été élu il y a 2 ans en pis-aller à la place de ta redoutable adversaire blonde, pas forcément parce que les Français souhaitaient ardemment la « réforme » de l’ISF...


Mais au-delà de leurs bons sentiments à l’égard de cette personne en particulier, le mouvement des gilets jaunes incarne plus largement le rejet d’un système qui leur interdit de faire de vrais choix, ou pire, qui n’en prend pas compte (on se rappelle d’un certain référendum en 2005 sur une constitution européenne dont le « non » l’a remporté à une large majorité… et qui a tout simplement été ignoré). Et ce cruel manque d’alternative se retrouve parfaitement dans la crise actuelle : on force brutalement les gens à abandonner leur véhicule diesel pour un moins polluant, en les présentant comme des irresponsables écologiques, comme si cela relevait réellement d’un choix. S’est-on rendu compte de l’impact de l’achat d’une nouvelle voiture (même d’occasion) sur le budget d’un smicard ? Cette culpabilisation qu’on essaye de faire porter aux plus pauvres s’est changée en sentiment d’injustice.


Et de désespoir, cette violence prend des allures stratégiques. Voir le pouvoir chanceler, bégayer face à ce niveau de violence lui octroie une vraie utilité. Elle devient aux yeux des mobilisés un moyen pour arriver à leur fins. Et qu’est-ce qu’on comprend ? Que ce n’est qu’après les débordements inédits de ces dernières semaines que le gouvernement a lâché du lest, a daigné chercher enfin des mesures concrètes susceptibles de satisfaire les protestataires pour calmer le jeu. Si les mesures annoncées par l’émouvant discours d’Emmanuel Macron le 10 décembre sont possibles aujourd’hui, pourquoi n’ont-elles pas été prises avant ? 

 

Une violence inacceptable 

 

Néanmoins, si je tente de caractériser un tant soi peu cette violence et de la comprendre, je ne l’excuse pas (et non, « expliquer » ce n’est pas « excuser »). Au risque de paraître vieux jeu, je rappelle que notre pays est doté d’une constitution, au sommet d’une pyramide de lois et de principes. Elle garantit le vivre-ensemble et la sécurité de tous, et au-delà des sanctions prévues en cas d’infraction, c’est un principe moral qu’il convient de respecter. Et oui, la liberté de circuler est un droit détenu par tout un chacun que nul ne peut légitimement entraver. Dans le cas contraire, ce non-respect même « pacifique » (barrages sur les ronds points par exemple) constitue par l’acte lui-même une forme de violence envers l’intégrité de la personne qui voit sa liberté ainsi niée. Et la violence appelle la violence… Que dire de la première victime depuis le début de la mobilisation, cette vieille femme qui était venue manifester pacifiquement à un rond-point, et qui a perdu la vie à cause d’un automobiliste exténué par les blocages ? De plus, beaucoup de gilets jaunes se disant excédés d’avoir l’impression d’être ignorés par les élites depuis des années, il serait logique de respecter les divergences d’opinion et de ne pas imposer aux autres leur colère, ce qui implique de laisser chacun vaquer à ses occupations comme il l’entend et d’accepter que chacun puisse décider de pas ne rallier à leur cause. Laisser la possibilité à d’autres voix d’exprimer un avis différent des leurs ne leur donnera que plus de légitimité.

C’est ce que pointe le mouvement des Foulards rouges, qui s’est formé précisément en réaction aux excès des Gilets Jaunes. Contrairement à ce qu’on pourrait penser aujourd’hui de par leur participation à la manifestation de soutien envers le Président de la République, les Foulards Rouges n’étaient pas à l’origine en faveur du gouvernement. Il s’est constitué par des anciens Gilets Jaunes qui se sont dit désabusés de méthodes excessivement violentes à leurs yeux. Ils sont en désaccord avec la forme du message, sans forcément être contre le fond. Bien que ce mouvement rassemble aujourd’hui aussi des individus soutenant les réformes du gouvernement, son cheval de bataille reste avant tout le respect de l’État de droit, et l’usage du droit d’opposition et de manifestation dans un cadre légal. 

 

 

Quelques réflexions supplémentaires...

 

L’expression d’un peuple ?

 

Le respect de la liberté de chacun va de pair avec le droit au pluralisme, et va à l’encontre de l’idée fantasmée selon laquelle les gilets jaunes représenterait le « vrai peuple » qui se révolterait enfin. Au risque d’en décevoir un certain nombre, l’étude politique a démontré que le peuple n’était qu’une aberration fictive ne désignant aucune réalité concrète. Enfermer un ensemble d’individus dans une entité abstraite revient à nier leurs particularismes. Les gilets jaunes sont un ensemble de  citoyens en colère qui se mobilisent ensemble contre le gouvernement… mais non, ils ne sont pas le « peuple ». L’hétérogénéité même du mouvement, la difficulté à le catégoriser et à en soutirer des revendications précises et unanimes rendent de toute façon absurde l’idée d’une entité en tant que telle. Sur quels critères se formerait-elle ? Qui ferait partie de ce peuple et qui en serait exclu ? Cette conception est récurrente chez les populistes qui se nourrissent de ces colères pour les diriger contre une catégorie de la population désignée comme l’ « ennemi du peuple véritable » (les élites, les étrangers…). Ce n’est pas un hasard si le Rassemblement National est annoncé gagnant des prochaines élections européennes. Marine Lepen s’est fait un plaisir de souffler sur les braises, en présentant par exemple le controversé pacte sur les migrations de l’ONU comme une «  nouvelle étape dans la submersion organisée de notre pays », en écho à la paranoïa et au complotisme ambiants.

 

Un mouvement antifiscal ?

 

Un gilet jaune interviewé sur Médiapart a déclaré reconnaître être privilégié et s’est dit fier de payer des impôts tant qu’il en a les moyens, mais frustré en voyant « des gens malheureux qui n’ont pas l’essentiel ». On est loin de l’image radicalement antifiscale que les médias relayent et collent au mouvement, et démontre encore la difficulté de faire des généralités à propos d’un mouvement spontané, non unifié et sans cohérence interne. Néanmoins, les taxes sur les carburants étant la goutte ayant fait déborder le vase et fait fleurir des millions de boutons jaunes en colère, on ne peut pas nier que la défiance envers les impôts et les prélèvement obligatoires plus généralement est bien réelle au sein du mouvement. Pourtant, une partie non négligeable des mobilisés sont les premiers bénéficiaires de ce système de redistribution. Ce constat paradoxal reflète sans doute là encore une méfiance envers l’État, pour sa manière de dépenser « leur » argent. En réalité, le véritable problème ne semble pas être tant les impôts que le sentiment d’injustice (pertinent ou non) dans la contribution de chacun. Les petites classes moyennes ont l’impression insupportable de perdre en qualité de vie alors que les riches paraissent toujours plus riches. Dans un contexte où les fraudes fiscales sont récurrentes (cf Carlos Ghosn), ce sentiment ne peut être qu’en permanence renforcé.

 

 

La violence, latente ou concrète, est une réalité au sein du mouvement des Gilets Jaunes. Ce n’est évidemment pas sa seule caractéristique : sur une note plus positive, la solidarité qui naît par exemple aux bords des ronds-points entre les mobilisés est également remarquable. Mais il est inutile de crier au complot à chaque fois qu’un fait violent est attribué à ce mouvement, ce qui empêche, comme je l’ai dit, de mener une réflexion plus profonde sur ses causes et ses éventuelles fins. Par ailleurs, ceci n’occulte pas certaines bavures et excès des forces de l’ordre qui sont bien entendu regrettables.

 

PS : tous commentaires et avis contraires sont autorisés et même encouragés… mais sans violence.

 

 

// Alma Ménager a elle même créé son propre média ; On peut en parler. Retrouvez tous ses articles à l'adresse suivante : http://onpeutenparler1.blogspot.com/  //

 

 

 

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